Petite Trotte à Léon 2022

La Petite Trotte à Léon 2022 vue de l’intérieur par l’équipe 88 – Run et Sens

la PTL: course de 340km et 27500m D+ autour du Mont-Blanc

Si tu as le courage de lire le récit jusqu’à la fin, tu pourras visionner les VIDEOS et la trace du parcours en fin d’article !

Dimanche 21 Août 2022

Arrivés à Chamonix avec l’équipe de supporters, nous nous installons au chalet loué pour l’occasion par Lise au Praz. Après un déjeuner de sportifs, nous partons à Chamonix pour retirer les dossards. Parmi le matériel obligatoire, on ne vérifie que la présence du casque, du baudrier et de la longe ! Cela annonce la couleur qui sera confirmée au briefing de 18 heures. On va passer sur certains passages où le casque sera exigé et l’équipement pour s’assurer est fortement conseillé voire obligatoire. Sinon, on nous annonce quelques passages dégotés de derrière les fagots, on en reparlera.

Depuis le chalet des Praz

Outre l’équipement d’usage en montagne, on nous conseille de ne pas négliger l’hydratation, il devrait faire relativement chaud.

La soirée est courte essentiellement consacrée pour les coureurs à la préparation de leur sac à dos, de leur sac de suivi. Après un dîner concocté par Laurent, nous partons dormir tôt afin de ne pas commencer avec une dette de sommeil.

Lundi 22 Août 2022

Réveil 6 heures, les 3 coureurs de l’équipe « Run et Sens » ont réussi à passer une relative bonne nuit malgré l’appréhension du départ tout proche. Même si nous avons l’habitude de ces courses au long cours, il existe toujours un stress qui se manifeste chez chacun de différente manière. Pour Laurent, il est visible sur la ligne par des tremblements, pour Florent c’est plutôt des douleurs somatiques les jours d’avant, cette fois ci c’est une douleur sous le pied droit (docteur qu’est-ce que cela signifie ?) pour Jean Luc c’est principalement des problèmes de sommeils la nuit d’avant course.

A 7 heures, c’est le branle-bas de combat. Derniers préparatifs, je strappe un bâton pour le renforcer ! La team « Run et Sens » embarque dans la voiture du président Philippe, pour se rendre sur la ligne de départ, place du Triangle de l’Amitié à Chamonix. Les supportrices, Brigitte, Catherine, Lise et Nathalie nous rejoignent en vélo. On dépose les sacs de suivi qu’on devrait retrouver dans les 2 bases vie, je me fais installer la balise de suivi mais aussi de détresse sur le sac à dos. Dernier pipi de la trouille et à 7H30, on est fin prêt pour le départ.

L’équipe Run et Sens : Florent, Laurent, Jean-Luc

Chamonix – les Contamines : 50 km – 4940 m D+ – 4790 m D-

8 heures, sur la musique de la PTL (Trevor Jones, le dernier des Mohicans), les 103 équipes qui représentent environ 250 personnes sont libérées.

Nous partons calmement dans le milieu du peloton en trottinant sur les quelques centaines de mètres de goudron qui nous mènent à la gare de départ du télécabine du Brévent. Le parcours de départ est simple, droit dans le pentu direction Planpraz sur le chemin utilisé pour le km vertical. Coincé au milieu du peloton (qui existera uniquement dans cette montée), on monte nez à cul avec celui du voisin et surtout à un rythme pas très rapide car coincé dans le trafic. Dans ce chemin en lacets, on voit tout. On voit surtout que Laurent coincé quelques concurrents derrière n’arrive pas à coller celui qui le précède. A Planpraz, Laurent nous aura concédé 5 bonnes minutes alors que nous sommes montés bien en dessous de notre rythme habituel. Que se passe-t-il ? A son arrivée, Laurent est livide. Il nous informe qu’il se sent vide, sans force. A ce stade, nous pensons que c’est passagé et lié au stress du départ. Nous repartons en direction du Brévent en le soutenant du mieux que nous pouvons maintenant que le chemin s’est élargi et que les concurrents sont plus clairsemés. Malgré toute sa volonté, Laurent n’arrive pas à accélérer et plusieurs équipes nous dépasse dans la montée jusqu’au col du Brévent. Je lui propose même de l’aider en le tirant grâce à une longe, ce que Laurent refuse.

Florent

On continue comme ça jusqu’au Brévent que l’on atteint vers 11H30 avec déjà une heure de retard sur notre tableau de marche. Il est l’heure de prendre une décision. Nous n’en sommes qu’au début et nous avons de la marge sur les barrières horaires, nous proposons à Laurent de poursuivre jusqu’aux Houches où nos supporters nous attendent pour voir si son état s’améliore dans la descente. Peut-être que ton état est lié au stresse du départ ? Après quelques minutes de réflexion, Laurent décide d’arrêter ici. Même dans les descentes, ses jambes flageolent et ses appuis ne sont pas sûrs. Laurent est sans force sans comprendre pourquoi. Nous le confions à 2 bisontines qui suivent une autre équipe et qui l’accompagnerons à Chamonix par le téléphérique du Brévent. Laurent est en pleurs et le quitter n’est pas simple pour nous. Mais que faire ? Aurions-nous dû insister pour qu’il prolonge l’aventure ?

Jean-Luc

La décision prise, avec Jean-Luc nous attaquons la descente vers les Houches à bon rythme, la mort dans l’âme et également dans l’incompréhension de ce qui peut arriver à notre copain Laurent. Nous décidons de ne pas forcer notre talent dans la descente pour ne pas se griller les pattes. La descente par les aiguillettes du Brévent et les aiguillettes des Houches, inconnue par nous, est belle avec des vues magnifiques sur le Mont-Blanc. Mais qu’elle est longue ! 12Km pour 1800 m de dénivelé négatif. Après avoir doublé plusieurs équipes, nous arrivons aux Houches vers 13H30 avec 30 minutes de retard sur le tableau de marche. On retrouve l’équipe de supporters ainsi que Laurent qui a été récupéré par Philippe. Petit ravitaillement ainsi que le plein d’eau et nous les laissons pour attaquer la suite. Surtout, nous laissons une seconde fois Laurent en pleurs !

La suite, c’est la montée au col des Rognes, une bavante de 10 km pour 2000 m de D+. La montée jusqu’au col du Mont Lachat se fait en sous-bois sur un chemin qui serpente dans la forêt. L’ombre est la bienvenue en ce début d’après-midi. Puis changement de décor, le terrain est à découvert et le terrain devient caillouteux. Plus nous montons, plus la pente est rude et plus le terrain est difficile. Nous progressons lentement. Quelques centaines de mètres sous le sommet du col, un bénévole est là pour obliger les équipes à s’équiper du casque. Il faut dire que la partie terminale est fort pentue et sujette aux chutes de pierre. Des passages astucieux entre les parois, une dernière échelle et nous voilà, assoiffés, au sommet du col des Rognes à près de 2800 m d’altitude avec une vue plongeante sur la vallée de Chamonix. Un premier bouquetin est là pour nous souhaiter un beau voyage.

Montée au col des Rognes

On attaque la descente sur un chemin pierreux et très vite on atteint le Nid d’Aigle ou nous pouvons recharger en boisson contre la modique somme de 18 € pour 2 sodas et une bouteille d’eau plate ! La suite de la descente est technique avec là encore des échelles, des cordes fixes mais on la fait tranquille et on rejoint très vite le GR du TMB et le bas du col du Tricot. La montée sur le GR nous offre un moment de tranquillité, on peut marcher sans se soucier de savoir où l’on met les pieds. Cela ne va pas durer. Au col, plutôt que de descendre direct à Miage et son refuge, on met le clignotant à gauche pour prendre un chemin en balcon, avec un profil ascendant pour rejoindre le refuge de Plan Glacier. Le chemin est étroit et de nombreux passages sont équipés de cordes fixes car le sentier est le plus souvent sur des pentes raides avec des barres rocheuses en contre-bas. Il s’agit de ne pas tomber, la chute pourrait être fatale ! Plus tard en début de nuit, en redescendant de Plan Glacier vers Miage et en voyant les dernières équipes faire cette traversée à la frontale, je dis à Jean Luc : « Je suis bien content qu’on ait pu la faire de jour, je n’aimerais pas être à leur place ». A posteriori, cette phrase prendra une signification toute particulière lorsque le lendemain matin, nous apprendrons qu’un concurrent de la dernière équipe y aura laissé la vie en chutant !

Mais reprenons notre trotte qui nous mène au refuge de Plan Glacier, abri improbable construit sous une falaise et qui surplombe un grand pierrier situé au-dessus du glacier de Miage. Pourquoi un refuge ici dans ce cul de sac ? Nous arrivons au refuge à la tombée de la nuit. Il y a foule et peu de place pour se poser. On arrive à se trouver un petit coin à l’intérieur alors que d’autres concurrents sont contraints de rester à l’extérieur. Nous sommes fatigués et nous tentons de nous restaurer et nous déssoiffer avec du bouillon et du coca. Mon estomac ne supporte pas ce mélange indigeste et par bonheur j’arrive à rejoindre la terrasse à temps pour « rendre » au-dessus du pierrier !

Refuge de Plan-Glacier. Altitude 2647m

Il est temps de quitter cet endroit un peu glauque pour attaquer la descente sur Miage. Une longue descente de plus de 1000 mètres, droit dans la pente qui casse les pattes. Passage au refuge de Miage où nous retrouvons le TMB qui nous mènera aux Contamines. Pas de folie sur cette partie, nous sommes déjà fatigués et nous ne nous hasardons pas à courir cette partie « roulante ».

On retrouve Philippe et Laurent qui nous attendent sagement assis sur un banc un peu au-dessus des Contamines pour rejoindre le ravitaillement. Arrivés au ravito, Nathalie qui dormait dans la voiture, nous rejoint. Il est 1 heure du matin et avons déjà 3 heures de retard sur notre tableau de marche alors que nous n’avons pas le sentiment d’avoir flâné. Nous sommes déjà rôtis. Aurions-nous sous-estimé la difficulté du terrain ?

Retrouver nos amis nous fait du bien. On essaie de manger, boire autant qu’on peut pour prendre des forces pour la suite. On tente même une sieste d’un quart d’heure. Je pense avoir réussi à faire un « plouf », tandis que Jean-Luc ne parviens pas à dormir. Soin des pieds, revue de sac et c’est reparti après une bonne heure de pause. Nous laissons les amis ici et nous nous enfonçons de nouveau dans la nuit en direction du col d’Enclave. Une troisième fois, nous laissons Laurent à son désarroi.

Mardi 23 Août 2022

Les Contamines- Hospice du petit Saint-Bernard : 41 km – 3580 m D+ – 2430 m D-

Plutôt que de suivre le chemin en fond de vallée du TMB qui nous mènerait à Notre-Dame de la Gorge, ce qui serait trop facile, l’itinéraire proposé prend sur le flanc gauche en remontant la vallée. Nous cheminons en sous-bois, d’abord en profil ascendant puis descendant pour rejoindre le Pont Romain où nous retrouvons le chemin du TMB qui nous mènera vers le refuge de Balme. Nous sommes en pleine nuit, tout est calme. Nous cheminons tranquillement au rythme que nos corps déjà fatigués acceptent de suivre. Nous économisons nos forces, la route est longue. Peu de monde sur cette portion, nous doublons l’équipe des « Improbables » composée d’un français et d’un américain. L’équipe est à l’arrêt sur le bord du chemin, le GI est en proie à des crampes. Plus tard, une équipe au pas pressé nous dépasse rapidement.
Refuge de Balme, nous faisons une petite halte pour recharger en eau, il doit être environ 4 heures du matin. On mange une barre, on profite du point d’eau pour bien se désaltérer et on repart à l’arrivée de l’équipe des « Stach Mous », une équipe composée de 3 alsaciens moustachus !
Cap sur le col d’Enclave. On poursuit encore pendant une bonne demi-heure sur le TMB direction col du Bonhomme. Au replat, on quitte ce chemin pour prendre à gauche direction des lacs Jovets. On avance régulièrement sans difficulté particulière. Des lacs Jovets, si jolis de jour, on ne voit rien, il doit être 5 heures et il fait encore nuit noire. La fin de la montée au col d’Enclave est plus compliquée, la pente devient plus raide et le terrain caillouteux. Le chemin commence par serpenter dans un pierrier puis se redresse encore lorsque nous atteignons le haut du col pour cheminer entre les rochers, de petites barres dans un terrain schisteux. Nous devons parfois mettre les mains pour progresser, nous devons être attentif pour suivre la trace.  Il faut également être vigilant aux chutes de pierres provoquées par des coureurs qui nous précèdent. Une pierre va d’ailleurs frôler Jean-Luc. Mais le jour commence à se lever et nous apercevons le col, il nous est facile de le rejoindre sur ce terrain piégeux.

Léon (en fait il s’appelle Eric), le traceur en chef et un autre bénévole nous attendent au col. Ils sont là pour vérifier que tout se passe bien pour les concurrents. Petit papotage pour nous dire que nous devons passer obligatoirement par la Casarmerta, point de ravitaillement facultatif, que l’on peut rejoindre plus loin au prix d’un petit aller-retour. On ne nous en dit pas plus si ce n’est qu’ils ont une mauvaise nouvelle à nous annoncer. Cela confirme le message que nous venons de recevoir sur notre balise. On ne s’attarde pas, on poursuit vers le refuge Robert Blanc. Petite descente dans le merdier sur un terrain empierré, en serpentant entre les blocs puis on remonte ensuite sur quelques centaines de mètres au col de la Grande Ecaille, un passage schisteux entre des éperons rocheux. C’est le lever du jour, on profite du très beau paysage qui s’offre à nous en compagnie des « Improbables » qui semblent s’être refait une santé.

Le GI à la Grande Ecaille

Il est temps de rejoindre le refuge Robert Blanc que nous apercevons sur le flanc de montagne d’en face à peine 1 km à vol d’oiseau de là. Mais y aller directement est impossible, il nous faut redescendre dans le pierrier puis sur la moraine pour contourner la langue du glacier, ou ce qu’il en reste, du Mont Tondu. On traverse le ruisseau qui s’en écoule et on remonte l’autre versant de la moraine. Une bonne heure de marche et on rejoint le refuge. Il est tôt dans la matinée, aux alentours de 8 heures. Voilà 24 heures que nous sommes partis. Nous avons parcouru 65 km pour 6 800 m de D+, on n’est pas rendu ! Et on est déjà bien rincé par toutes les difficultés que nous avons dû franchir alors que nous avons au moins 5 heures de retard sur notre tableau de marche.

Dans ce tableau de marche, bien que ce refuge ne soit pas partenaire de la course, nous avions prévu d’y faire une halte pour se restaurer et pour faire le plein d’eau afin d’éviter le détour à Casarmeta. C’est ce que nous faisons. On commande une soupe accompagnée de fromage et du pain accompagné d’un soda. Petit déjeuner atypique mais c’est tout ce qu’ils peuvent nous proposer, les équipes précédentes les ont dévalisés ! On retrouve les « Improbables », les « Stach mous », les 2 « Souris Bleues » survivantes et 2 ou 3 autres équipes. Pendant que nous nous restaurons, un concurrent qui a réussi à choper un peu de réseau laisse tomber « la nouvelle » :  un concurrent serait décédé sur la course durant la nuit ! Nous comprenons maintenant le sens de la mauvaise nouvelle que l’on a à nous apprendre…

Nous discutons avec les « Souris Bleues », équipe que nous connaissons bien puisque nous avions déjà trotté ensemble en 2017. Pour tous, cela semble clair, on nous demande de descendre à Casarmeta car ils vont arrêter la course. Depuis ce point, il est en effet facile de rejoindre Courmayeur. Cela nous paraît logique et on se donne déjà rendez-vous pour la bière à Courmayeur. Jean-Luc devise avec le capitaine des « Stach Mous » et se rend compte que c’est le copain de Raynald, qu’il a rencontré récemment sur le Cervino Matterhorn Ultra Race et avec qui il avait fait une partie du chemin. Le monde de l’ultra endurance est décidément un bien petit monde ! La nouvelle ne nous ébranle pas plus que ça même si nous sommes désolé qu’un concurrent ait pu perdre la vie sur cette épreuve. Nous connaissons les risques qui sont ni plus ni moins que les risques encourus en partant en montagne. C’est arrivé durant la course mais ce risque est présent dès lors que l’on s’engage sur des chemins de haute montagne et si nous sommes là, c’est que nous les acceptons.

Certains que l’on va être arrêté, nous repartons tranquillement en direction du col de la Seigne. Nous sommes presque soulagés que cela s’arrête tellement nous sommes fatigués par ces premières 24 heures qui ont mis nos corps et notre résistance à rude épreuve. Le chemin est en balcon au-dessus de la vallée des Chapieux, on profite du beau paysage qui s’offre à nous en cette belle matinée ensoleillée. Quelques torrents à traverser, quelques passages délicats et nous voici au-dessus du col de la Seigne. Encore une petite pause au soleil, allongés dans l’herbe, on profite de ce que l’on croit être nos derniers instants de course.

Un peu de repos

Puis on se met en route en direction du col avec des sentiments partagés. Un soulagement d’en finir, teinté de frustration d’arrêter si tôt.

C’est dans cet état d’esprit que l’on arrive à la rencontre de 2 bénévoles. L’un d’eux est le responsable du parcours sur la partie italienne de la petite trotte. Je l’appellerai Roberto. Dans un excellent français, Roberto officialise la nouvelle : un coureur brésilien est décédé cette nuit à 1H30 lors de la traversée du col du Tricot vers Plan Glacier, le fameux chemin de traverse pour lequel j’étais soulagé de ne pas l’avoir fait de nuit. Sur une partie de ce sentier pas la plus difficile, le malheureux a été déséquilibré et après avoir roulé dans l’herbe, il a basculé dans le vide en contrebas. Malgré l’arrivée rapide des secours, il a été retrouvé sans vie. A notre grande surprise, Roberto nous informe que la course continue et que nous avons le choix d’arrêter ici l’aventure. Sans la moindre hésitation et sans trop de concertation, Jean-Luc et moi décidons de poursuivre notre trotte, nous avons choisi d’être là, c’est pour aller au bout du chemin. Et puis, n’est-ce pas la meilleure façon de rendre hommage à notre malheureux camarade de jeu ?

L’équipe « Run et Sens » est encore en course mais Jean-Luc a cependant le besoin de se remotiver après ces instants de flottement. Allez go go. On croise furtivement le TMB au col de la Seigne et on met le cap au sud en direction du col de Chavannes. Comme prévu, nous zappons la Casarmeta, nous avons de l’eau et de quoi nous sustenter. Petit à petit, on se remet en train et nous atteignons rapidement le col de Chavannes. Après une pause casse-croûte au col, nous poursuivons notre chemin sans GPS. On connaît l’endroit, nous y sommes déjà passés lors de nos 2 précédentes participations à la PTL. Nous prenons toutes nos précautions pour franchir un passage délicat équipé de chaines à flanc de rochers ou nous avons à peine la place de poser nos pieds.

On poursuit à l’instinct sans trop vérifier où nous allons et on embarque avec nous l’équipe « O Toulouse ». Je me fie à mes souvenirs de nos précédents passages et oublie que la trace de cette édition est différente puisqu’elle prévoit un passage au Mont Ouille, un tas de cailloux qui traîne dans le coin. Après l’escalade par un passage astucieux d’une barre rocheuse et schisteuse, nous arrivons rapidement au colle della Bassa Serra sous le Mont Ouille. Il est temps de regarder l’itinéraire pour voir comment y accéder. Nous nous rendons compte alors qu’on s’est trompé, Il ne fallait pas monter au col mais grimper directement au Mont Ouille par sa face nord. On aurait pu s’en douter, un toulousain nous avait alerté qu’on était sorti de la trace et de plus, on avait perdu de vue une autre équipe que l’on apercevait de loin plus bas. Trop tard pour nous, après examen des cartes, on voit que l’on peut rejoindre plus loin l’itinéraire prévu. On décide de ne pas faire demi-tour mais de descendre le vallon par un chemin peu marqué et on rejoindra ensuite la trace. Les toulousains font le choix inverse et décident de rebrousser chemin pour regagner l’itinéraire prévu. Adieu les toulousains, on ne les reverra pas. A posteriori, même si nous n’avons pas respecté tout à fait le tracé, je pense que l’on a fait le bon choix. La montée au Mont Ouille, aux dires de nos concurrents, était « dégueulasse » dans un pierrier parsemé de gros bloc. Nous avons raté un beau belvédère sur la face italienne du Mont-Blanc mais nous avons économisé nos forces.

Nous attaquons donc notre descente que l’on pense être tranquille en direction de l’hospice du Petit Saint Bernard sur un chemin que l’on pense connaître. Mais rien n’est jamais facile sur la PTL et emporté par notre élan, nous suivons un chemin qui ne nous emmène pas sur le bon vallon ! Nous nous dirigeons en nous fiant à la carte, on cherche notre chemin, des lacs figurés sur la carte que nous ne trouvons pas, bref on jardine, on pioche et on avance guère.  La direction de course finit par nous contacter via la balise : « Vous êtes en dehors de l’itinéraire, appelez-nous » ! Après plusieurs tentatives, nous arrivons finalement à les contacter et on leur explique que nous avons l’intention de rejoindre l’hospice. Pas plus de réaction que cela de leur part, ils nous disent qu’ils nous surveillent. Nous n’en entendrons plus parler. Après quelques hésitations, nous finissons par retrouver le chemin qui nous mènera à l’hospice. Situé au km 91, nous l’atteignons sur le coup de 17 heures environ. A notre arrivée, on retrouve des équipes que nous n’avions pas croisé depuis Les Contamines dont l’équipe de Yan Bonanni, une équipe que nous connaissons de l’édition 2017. Il semblerait que le fait d’avoir zappé le Mont Ouille nous ait fait gagner un peu de temps, et cela malgré notre séance de jardinage.

Nous sommes accueillis par Françoise, une bénévole de l’organisation qui s’enquiert de notre moral et de savoir comment nous avons accueilli la triste nouvelle. On lui explique notre point de vue et disons que ce n’est pas la première fois que nous vivons cette situation puisque 3 concurrents, foudroyés ou morts de froid selon les versions, avaient perdu la vie lors de notre participation au grand raid du Mercantour en 2009. Il est temps de manger, repas complet : soupe, plat de pâtes, un dessert le tout arrosé de coca et d’eau gazeuse, repas de fête ! Une petite sieste et il est déjà l’heure de repartir en direction du refuge Deffeyes.

Mardi 23 Août 2022 – Mercredi 24 Août

Hospice du Petit Saint-Bernard – Morgex : 33 km – 2040 m D+ – 3300 m D-

Nous poursuivons cette portion de parcours en haute altitude. Depuis le passage au refuge de Balme, nous naviguons toujours entre 2000 et 3000 m d’altitude. Peu de végétation, le paysage est le plus souvent minéral. Le début est peu intéressant. Après avoir rejoint le col du Petit Saint Bernard en longeant la route et en suivant le parcours de la TDS, on prend à droite une piste qui nous mène au col de la Fourclaz à l’arrivée du télésiège éponyme. On redescend ensuite par des pistes de ski. Rien de technique mais pas pour autant reposant, c’est un peu chiant ! Une équipe est devant nous et nous les suivons en vérifiant la trace, chat échaudé craint l’eau froide. A la tombée de la nuit, nous les rattrapons . C’est une équipe composée de 3 espagnols. Quoiqu’un peu plus lent que nous, ils ont l’air de bien s’orienter. En fait, ils sont chacun équipés d’une montre GPS dernier cri et si le premier de cordée mène la danse, les 2 autres ont l’air de surveiller la trace de près. Cela contraste avec notre équipement de navigation, Jean-Luc possède un GPS de randonnée avec fond de carte mais il est déjà ancien et il est capricieux, on en reparlera. Moi rien, si ce n’est les fonds de carte plus ou moins précises fournies par l’organisation et mon sens de l’orientation. Ils nous laissent passer devant mais après quelques centaines de mètres en bas de la piste de ski, lorsqu’il s’agit de trouver la sente qui part à droite, on hésite, notre GPS nous fait contourner un mamelon alors que les espagnols braquent à droite. Nous décidons de leur coller le train, cela nous reposera.
Leur rythme nous convient, on les suit sur un petit chemin qui serpente à travers les rhodos et les pins. Un coup à droite, à coup à gauche et puis on redescend, on remonte, on contourne des blocs, des barres, on franchit des ravines, une véritable montagne russe. Les espagnols font une pause, je prends la tête et me fie tel un indien aux quelques marques de peinture, aux cairns tout en surveillant qu’ils nous suivent grâce à leurs frontales. J’adore ! Une petite pause pour nous au sommet d’un bon raidillon et les espagnols repassent devant, on leur colle au train. On redescend cette fois-ci franchement afin de trouver une passerelle et de franchir le torrent qui dévale du glacier du Ruitor. Les espagnols hésitent étonnamment sur la direction à prendre alors que cela me semble évident en levant la frontale. Je reprends la tête pour la montée finale vers le refuge Deffeyes. On remonte à flanc la petite vallée du torrent. Même si on ne le voit pas, on l’entend gronder en contrebas. Le sentier est étroit et la pente raide, il s’agit d’être prudent afin de ne pas prendre le bouillon ! Encore quelques barres à franchir sur des passages équipés de marche-pieds, de cordes fixes et nous voici arrivés au refuge. Il fait nuit et je suis bien incapable de préciser l’heure, on est hors du temps, en apesanteur.

Sur la PTL, pour les ravitaillements, il y a différentes possibilités. 2 bases de vie de l’organisation plus quelques ravitos sur lesquelles on mange « gratuitement ». Dans des refuges partenaires comme ici ou à l’hospice du petit Saint Bernard, on peut manger un repas complet contre ticket. L’organisation nous en a donné 4 pour 6 jours ! Le chat est maigre. Enfin, dans d’autres refuges, on peut s’arrêter sans déranger la clientèle, c’est à dire de jour uniquement et on peut consommer comme tout autres clients.

Le refuge Deffeyes est partenaire, on est accueilli par le gardien et 2 bénévoles. On décide de faire une bonne pause avec repas complet contre un ticket avant d’attaquer la suite qui s’annonce copieuse. 2 ou 3 autres équipes sont là plus les espagnols qui ne tardent pas à nous rejoindre. Une bonne soupe de légumes, une assiette de pâtes, un struddle à la pomme le tout accompagné d’une bière pour bien s’hydrater. On tente un petit « plouf », allongé sur un banc de la salle à manger. Il semble que l’un comme l’autre avons réussi à dormir quelques minutes. Les équipes arrivées avant nous repartent, les espagnols sont aussi en préparation. Il est l’heure de repartir. On s’harnache, on s’équipe du casque obligatoire sur cette portion de l’itinéraire. Un petit café payant, non compris dans le ticket et nous voilà reparti. Je propose à Jean-Luc que l’on fasse cause commune avec les espagnols car ils naviguent décidément très bien et la suite, le Mont Calmet, semble se faire hors trace. Nous ne serons pas trop de 5 pour trouver notre chemin. Jean-Luc trouve également cette solution plus rassurante. Après avoir demandé et obtenu leur accord, on repart en leur emboîtant le pas. Il fait toujours nuit et toujours incapable d’indiquer l’heure mais nous avons dû stopper environ 1H30.

On repart donc dans les pas de l’équipe espagnole. Ils n’avancent pas très rapidement mais sûrement. On leur colle aux « basques » en silence. Avec Jean-Luc, lors de notre progression, nous parlons peu. On communique sur l’essentiel pour échanger nos points de vue sur l’itinéraire à suivre, pour passer quelques impressions ou ressentiments et point barre. Cela contraste avec eux, ils n’arrêtent pas de parler ! Que peuvent ils se raconter ? Mystère, ils communiquent dans la langue de Cervantès et nous n’en pipons mot. Seuls un des trois parlent un peu le français, c’est avec lui que nous échangeons un peu d’information. Après avoir suivi un bon chemin sur quelques centaines de mètres, un kilomètre ou 2 tout au plus, emprunté par le Tor de Géant pour remonter de la Thuile vers le refuge Deffeyes, nous bifurquons à droite sur un chemin moins marqué mais que nous connaissons Jean-Luc et moi car emprunté sur l’édition 2017 de la PTL. Plus loin, nous bifurquons encore à droite en direction du Mont Calmet. Ici plus de chemin, il faut suivre scrupuleusement la trace ce que font de manière remarquable nos amis espagnols. Quelle bonne idée de les avoir attendu !

Le début de la montée est plutôt sympathique dans des pentes herbeuses dans lesquelles il faut néanmoins parfois mettre les mains tant la pente est rude. Nous gagnons ensuite une sorte de crête et l’on pense alors le sommet proche. Mais que nenni, à chaque fois que l’on croit atteindre le sommet, on aperçoit à la lueur de nos frontales une croupe au-dessus. Les pentes se font petit à petit moins bienveillantes, l’herbe a cédé la place aux cailloux puis aux blocs. Bientôt, ce n’est plus qu’un chaos de blocs sur lesquels il faut sauter de l’un à l’autre en veillant de ne pas chuter. Pas simple de le faire en pleine nuit, cela nécessite toute notre attention.

Nous ne comprenons plus rien, il semble que le sommet est à main gauche mais la trace nous mène vers la droite. On semble le contourner vers quelle destination ? Je suis un peu inquiet, le terrain est piégeux, la pente abrupte, il ne s’agit pas de se rater. Mais nous faisons confiance à nos traceurs espagnols qui ne cessent d’échanger pour trouver le bon itinéraire. Enfin, on repique vers la gauche, il semblerait que l’on ait contourné le sommet pour mieux y accéder. L’impression que j’ai est plutôt que l’on ait fait un tour de con les yeux bandés. Fort désagréable !

Quelque part sur le Mont Calmet

Enfin le sommet du Mont Calmet qui tutoie les 3000 mètres, une lumière en contrebas, la trace nous y mène. C’est un bénévole qui passe la nuit ici pour vérifier que tout se passe bien. Nous le connaissons, c’est un coureur suisse surnommé JeePee que nous avions rencontré au trail de Verbier ainsi que sur l’édition 2013 de la PTL. Sur cette édition, il officie en tant que bénévole. On échange quelques mots et il nous informe que la suite est facile, il n’y a plus qu’à descendre en direction du lac des Pierres Rouges.

On serait presque soulagé mais notre soulagement est de courte durée. Toujours pas de chemin et le terrain est difficile avec toujours des pierriers et des blocs. Bien que nous soyons désormais en descente, on progresse lentement, on jardine sur un terrain inhospitalier. Cette progression lente et de nuit est fatigante tant physiquement que psychologiquement. Jean-Luc est fatigué, il perd l’équilibre et chute lourdement sur l’arrière. Sa tête tape un bloc ! Fort heureusement, il porte son casque et c’est lui qui a tapé. Plus de peur que de mal !

On repart et quelques dizaines de mètres plus loin, Jean-Luc chute de nouveau, cette fois ci vers l’avant. Son pied a glissé et il se râpe méchamment le tibia. Il pisse le sang ! Un des espagnols le prend en charge. Un peu de désinfectant, un pansement, et nous voilà reparti. Arrivés aux abords du lac des Pierres Rouges, les espagnols font une pause. On décide de ne pas les attendre. Nous sommes en terrain connu car fréquenté en 2017 et désormais un mauvais chemin nous mène au col de la Sarraz à près de 2600 mètres, nous n’avons qu’à le suivre.

La montée est raide, on avait oublié. Il faut dire qu’en 2017, nous l’avions descendu et on ne se souvenait pas qu’il y avait tant de dénivelé. Je navigue à vue sans me soucier de la trace. Je vérifie que nous sommes sur le bon itinéraire en vérifiant que les espagnols en contrebas sont bien sur nos traces. On arrive au col et là plutôt que de redescendre sur la vallée d’Aoste par le bon chemin qui y mène, le programme de cette année est différent. On bifurque à gauche sur un chemin qui mène à la Becca Pugnenta dont le sommet culmine 300 mètres plus haut. C’est la levée du jour. On a un beau point de vue sur les montagnes environnantes mais on n’en profite pas. On est dans un milieu peu hospitalier et devant une longue descente de près de 2000 mètres pour rejoindre Morgex en fond de vallée. A droite, le chemin par lequel on est arrivé avec les frontales des espagnols un peu en contrebas.

Derrière nous en direction du Mont Blanc, le vide. A notre gauche, une pente herbeuse, raide, inhospitalière minée de blocs, de dalles, de barres. Il faut se rendre à l’évidence, c’est par là que l’on doit redescendre, la trace GPS nous y mène. On hésite, on tâtonne, on cherche le bon passage. La trace ne nous est guère utile tant le terrain est compliqué. On cherche les quelques cairns qui nous indiquent que nous sommes en bonne voie, cela nous rassure.  A force de tâtonnements, les espagnols nous ont rejoint. Ils n’ont pas l’air plus fiers que nous sur ce terrain miné. On poursuit de front, un coup à gauche, un coup à droite, on rejoint celui qui semble avoir trouvé un passage. Sur ma gauche, un passage astucieux pour franchir une barre, j’appelle mes camarades et l’on peut poursuivre. Les « improbables » nous ont cette fois-ci rejoints, ils ont profité que l’on ouvre la route pour nous rattraper. Bientôt une 4° équipe est sur nos talons. L’un de leurs membres a l’air sûr de lui et semble voler sur les cailloux comparativement à notre lente progression. Toute la troupe lui colle au train et nous arrivons enfin à un petit col. On prend à gauche. La pente s’est apaisée, le terrain est plus facile, on est sorti de cet enfer ! Enfin le croit-on ! Une variation de terrain et la pente s’incline de nouveau vers le bas. Des fanions de l’organisation nous indiquent qu’il faut plutôt passer sur la droite dans les rochers. Les espagnols ont fait une pause, la 4° équipe est déjà passée. Jean-Luc et les « Improbables » partent sur le côté gauche dans l’herbe. C’est glissant. Pierrot, le français des « improbables » glisse sur les fesses. Ouf, il s’arrête à temps pour ne pas basculer dans le vide à gauche. J’opte prudemment pour le côté droit dans les blocs, pénible mais bien plus rassurant.

On a retrouvé un terrain moins pentu, moins caillouteux. On essaie cette fois-ci de suivre une trace au milieu des arbustes, des rhododendrons. Je rejoins Jean-Luc et on laisse les « improbables » peu à l’aise sur ce terrain, le GI semble traîner la patte. Parfois un cairn, un bout de chemin dégagé nous indique que nous suivons la bonne trace. Et puis plus rien … Faut-il prendre sur la droite, sur la gauche, tout droit ? nous n’en savons rien. On a rejoint la forêt, on trace droit, on enjambe les troncs morts, on pousse les branches pour passer. La trace semble aller vers la droite, on repique vers celle-ci en jardinant, en piochant. On aperçoit la 4°équipe passer en contrebas, ils semblent suivre un chemin. On pique à travers la forêt pour les rejoindre. Enfin un sentier sur lequel on peut marcher sans se soucier de savoir où l’on met le pied ! On les rattrape, on les dépasse, bientôt on arrive à une maison et on rejoint une piste qui nous dirige vers la vallée. On accélère le pas. Un sentier à droite, doit-on le prendre ? La trace semble passer par là, l’équipe qui nous suit nous le confirme. On s’y engage, on rejoint la piste plus bas. Après quelques centaines de mètres, un nouveau sentier à droite, c’est sûr, c’est par là. On s’y engage sans vérifier. Le sentier est bon, on s’emballe, on dévale. Un croisement, où doit-on aller ? On sort la carte, on regarde la trace : et merde, il fallait rester sur la piste et ne pas prendre le sentier cette fois-ci. Que fait-on ? On tente une coupe ? La carte semble nous montrer que c’est possible. On préfère la prudence, on en a marre de jardiner, on décide de remonter. Un bon quart d’heure de perdu. Combien de fois devrons nous nous tromper afin que l’on retienne la leçon ? Avec Jean-Luc, nous le savons et nous en parlons sans animosité, sans rancune envers l’autre. Nous sommes autant fautifs l’un que l’autre. A chaque fois que nous avons un doute : « vérifier avant de s’engager ».

Nous rejoignons la piste et tombons sur les 2 « Souris Bleues » rescapés. On leur colle le train, ils avancent d’un pas pressé. On ne tarde pas à rattraper les « improbables » flanqués des 3 espagnols. On marche prestement en papotant sans se soucier du chemin. C’est encore nos amis espagnols, l’œil rivé sur la trace, qui nous alertent qu’il faut prendre un sentier à gauche. Rien n’est jamais simple décidément ! Le sentier zigzague dans la forêt, je m’y engage en tête. Daniel des « Souris Bleues », l’œil sur la trace me suit et semble valider. On laisse les espagnols et les « Improbables » qui hésitent. Je ne sais pas si c’est bien la bonne trace mais après avoir tangenter, remonter légèrement, on rejoint une nouvelle piste qui s’oriente vers la vallée. On croise une route, on cherche un chemin qui devrait se trouver de l’autre côté sans le trouver. Plus qu’une solution, descendre la route pour retrouver le chemin en contrebas. Bon, il semblerait qu’on se soit encore trompé mais sans conséquence cette fois-ci. Le fond de vallée est désormais proche, encore un peu de goudron et on arrive enfin à Morgex dans la vallée de Courmayeur, un des points bas de la PTL.

Pour la première fois depuis Les Contamines, on est redescendu en dessous des 1000 mètres d’altitude. Il doit être environ 10 heures lorsque nous atteignons Morgex où est situé la première base de vie. Nous avons environ 15 heures de retard sur notre tableau de marche et n’avons pourtant pas l’impression d’avoir musardé. On est fatigué par cette nuit longue et usante, cette pause dans un endroit civilisé est la bienvenue.

Dans les 2 bases de vie du parcours, on retrouve nos sacs suiveurs dans lesquels nous avons déposé nos affaires de rechange, une paire de basket de secours mais aussi du ravitaillement de course pour la suite. On commence notre pause par un repas complet, peu gastronomique, dans la salle à manger situé dans une petite chapelle au milieu du village. Ensuite, on a la possibilité de prendre une douche dans le gymnase situé à proximité. Sur ce genre d’épreuve, la douche est un véritable bonheur qui régénère son homme ! Bien que nous ayons décidé de ne pas dormir, l’objectif étant de rejoindre le refuge Frassatti pour s’y reposer, Jean-Luc a besoin de repos. Il tente une sieste dans l’herbe, à l’ombre des arbres dans le parc qui jouxte le gymnase. Il me demande de le réveiller dans 15 minutes. Je n’aurai pas le cœur de le réveiller tout de suite en le voyant roupiller et il aura dormi une demi-heure. Pour ma part, je n’ai pas sommeil. Je prends le temps de me préparer pour la suite. Je me soigne les pieds qui commencent à s’échauffer. Je fais et refais mon sac, je patouille. Pas très efficace tout ça. J’avertis Nathalie et la troupe « Run et Sens » que jamais, comme cela était prévu, nous ne serons à la Fouly aujourd’hui. Jean-Luc s’est réveillé, le temps qu’il se prépare et on est prêt à repartir. Pour une fois, c’est moi qui l’attends !

Mercredi 24 Août

Morgex – Refuge Frassati : 25 km – 3224 m D+ – 1605 m D-

Nous repartons ragaillardi, il doit être aux alentours de midi. Il fait très chaud. Les premiers hectomètres à découvert sont pénibles. On commence par longer les vignes de Morgex sur le flanc sud de la vallée. Bien vite, on pique à droite dans la pente et on retrouve un peu de végétation et de l’ombre bienvenue. On dépasse une équipe que nous n’avions jamais vue. Possible que l’on ait gagné un peu de temps à Morgex en écourtant notre halte. La pente se redresse et désormais nous sommes sur un bon chemin qui serpente dans la forêt. On s’enhardit sur ce chemin qui sert apparemment de parcours pour un Km Vertical, les jambes sont bonnes, on en profite pour gagner rapidement de l’altitude encouragé en cela par les pancartes situées tous les 100 m de D+ qui nous renseignent sur notre ascension. On néglige sans vérifier un petit chemin qui part à droite et on continue sur le chemin principal en direction de chalets situés quelques centaines de mètres plus haut et que l’on aperçoit. On fait une petite pause aux chalets près desquels est située une fontaine. On en profite pour se désaltérer et refaire le plein d’eau, cette montée sous la cagnasse a déjà bien entamé nos réserves. On en profite pour vérifier le parcours. Et remerde ! De nouveau, nous nous sommes laissé berner, il fallait prendre le petit chemin sur la droite. On doit redescendre pour rejoindre le bon chemin, encore un bon quart d’heure de perdu. Le point positif est que nous avons pu boire à notre soif et faire le plein d’eau. Nous sommes cette fois-ci philosophe sur notre errement. A chaque chose, malheur est bon !

Après avoir franchi un ruisseau, franchi quelques barres rocheuses équipées de cordes fixes, le chemin se remet à serpenter, une fois dans l’herbe, une fois dans la forêt. Bien que la pente soit abrupte, la montée est agréable et de nombreux framboisiers bordent le chemin. On en profite pour picorer et se régaler. Arrivés sur une croupe, on fait une petite pause. Une compote, des biscuits assis dans l’herbe à l’ombre d’un pin avec en face un point de vue magnifique sur l’autre versant de la vallée où nous piochions cette nuit, ce matin. Moment de répit, petit instant de bonheur !

Il est temps de repartir. Un chemin en légère descente nous mène rapidement aux alpages de Licony. On y retrouve une autre équipe qui est en train de se désaltérer près d’une fontaine. Roberto est aussi présent. Il est là pour saluer les équipes et vérifier que tout se passe bien. Le temps de se désaltérer, de faire le plein et nous voici reparti sur la piste qui monte à Licony depuis la vallée.

Licony

Pas de difficulté ici, on connaît le chemin, on l’a parcouru lors de nos 2 participations à la PTL. Un chemin en balcon pique ensuite à gauche et quitte la piste. On poursuit, on aperçoit l’équipe devant nous. On est sûr de notre coup, il suffit de suivre ce chemin jusqu’à trouver l’embranchement à gauche qui grimpe au col du bataillon d’Aoste. On franchit un torrent et on poursuit sur ce bon chemin forestier qui désormais est en profil descendant. On continue ainsi pendant de longues minutes et on tombe sur un embranchement où sont plantées des pancartes. Alors, où est le col du bataillon ? À gauche forcément. Pourtant aucune pancarte ne l’indique ? Que se passe-t-il ? Panique ! On regarde la carte, on vérifie la trace. Il faut se rendre à l’évidence, on a raté l’embranchement…Remonter, marmonner, grommeler, quels duos d’écervelés formons nous ! Cette fois, c’est quasiment une heure que nous avons perdu. Plus que ce temps perdu, ces erreurs engendrent en nous de la fatigue supplémentaire et surtout pas mal de frustration.

Mais rien de grave, nous sommes entiers et Jean-Luc remonte pied au plancher. On retrouve le petit chemin qui mène au bataillon cette fois ci située à main droite. Bien vite, les 2 « Souris Bleues » nous recollent au train et nous dépassent, ils montent plus vite que nous. Puis, à l’occasion d’une tentative de sieste dans l’herbe, c’est les « Stach Mous » qui nous dépassent. La sieste est de courte durée, Jean-Luc n’arrive pas à « plonger ». Des petites bébêtes qui font « bzzzz » ou qui font « crrrrri » viennent nous taquiner et nous empêche de s’endormir. On repart pour le col du bataillon d’Aoste. On repasse rapidement les « Stach Mous » qui semble peiner. Leur stratégie est étrange. Devant, un de leur membre trace la route en éclaireur sans se soucier de ses 2 coéquipiers qui semblent peiner à l’arrière. Plus haut dans le col, on peut apercevoir les « Souris Bleues ». Daniel mène grand train tout au long de cette longue montée. Didier, son coéquipier, semble avoir du mal à le suivre. Notre tactique est différente, Jean-Luc et moi essayons de progresser de concert. Dans cette ascension, Jean-Luc est fatigué et c’est le passage le plus difficile de la coure pour lui. Je me place devant pour ouvrir la route sur un chemin pas toujours évident à suivre mais je veille à adopter un rythme adapté afin que qu’il puisse me suivre sans trop puiser. Cette tactique est gagnante puisque nous progressons régulièrement. On a complètement largué les « Stach Mous » et il me semble que nous ne perdons plus de terrain sur les « Souris Bleues ». La montée, que nous avions déjà fait en 2013 lors de notre première participation à la PTL et que nous avions également emprunté en 2017 en sens inverse, les deux fois de nuit, n’est finalement pas si compliquée. En 2013, nous avions galéré et sur les conseils d’un berger, nous nous étions orientés vers le Nord grâce à l’étoile du berger. Cette année, de jour, l’itinéraire est évident même si le chemin n’est pas toujours bien marqué. Voir où nous devons nous diriger facilite les choses.

Le col du bataillon d’Aoste est atteint, il était temps, la nuit commence à tomber. Les « Souris Bleues » repartent à notre arrivée. Pause rapide et on attaque la descente avant qu’il ne fasse complètement nuit. Le début de la descente est raide dans la caillasse et le schiste puis la pente s’adoucit et on retrouve des pentes herbeuses. Jean-Luc a des hallucinations, dans la pénombre, il confond des arbustes avec des bouquetins. Plus, loin, il voit les touffes herbeuses bouger ! Cette fois, ce sont bien des bouquetins, de beaux mâles que nous distinguons à peine. On rigole et on poursuit la descente. Le chemin serpente sur des pentes raides où il s’agit de rester prudent pour ne pas glisser du mauvais côté.

Plus haut, on aperçoit les frontales des « Stach Mous » et d’une autre équipe qui sont sur nos traces. Nous voici à Entre deux Sauts, on prend à droite et on grimpe en direction de la Testa Bernarda. Il faut ensuite couper hors trace afin de retrouver le chemin du col Malatra. La trace que suit scrupuleusement Jean-Luc redescend trop à mon goût. Je tente de couper plus haut afin d’éviter de redescendre. Je me ravise et le rejoins. Ne pas se séparer, ne pas s’égarer, ce n’est pas le lieu, ni le moment. Bien vite, on rejoint le chemin de Malatra et allez, c’est reparti, nouvelle grimpette. Le chemin est bien tracé, il n’y a qu’à le suivre. Il faut dire que ce chemin est fort fréquenté, c’est notamment la dernière descente du parcours du Tor des Géants avant de rejoindre Coumayeur. Il fait nuit noire, le ciel est étoilé. On progresse en silence, il nous tarde d’atteindre le col et le refuge Frassatti sur l’autre versant, les yeux commencent à se fermer. On est bien fatigué et plus très conscient. Sur ce chemin facile, nos esprits divaguent et nous sommes tous les deux sujets à de drôles de visions. Le chemin gris est marbré de traces d’humidité plus foncées et nos imaginations font d’e d’étranges interprétations. On voit des formes diverses et variées, des personnages, des têtes de sorcières, un cheval, un hippocampe… On se met à annoncer ce que nous voyons et le plus drôle et qu’on arrive à voir les mêmes formes ! Cela a le mérite de nous tenir éveillé et le temps de cette montée nous paraît moins longue.

Col Malatra, nous voilà ! Ce col schisteux est sympathique, son franchissement à plus de 2900 mètres se fait par un passage étroit entre les rochers. Le début de la descente dans le schiste est raide et l’endroit est équipé de quelques marches et cordes fixes puis la pente s’adoucit et on ne tarde pas à retrouver des pentes herbeuses. Une croupe à franchir et on continue à descendre en direction de la vallée. Je suis fatigué, je maugrée, je voudrais couper vers la gauche en direction du refuge, je crains qu’on ait à remonter pour l’atteindre. Mais non, bientôt, on bifurque à gauche, on contourne un mamelon et voici les lumières du refuge Frassati situé au km 149 et 13800 m de D+ d’escaladés. On est à la moitié du parcours ! C’est la nuit, je suis bien incapable de dire l’heure à laquelle nous arrivons, minuit, une heure, deux heures, nous sommes hors du temps. Nous avions prévu d’arriver ici mercredi matin vers 5 heures. Notre retard s’élève désormais à environ 20 heures sur notre tableau de marche. Plusieurs équipes sont dans la salle commune dont les « Souris Bleues » qui nous ont précédés.

Comme prévu, nous allons faire une longue pause. On commence par un repas complet préparé par un sympathique cuistot italien. Une bonne soupe, un plat de pâtes. Miam ! Il est l’heure d’aller se coucher. On se programme une grosse nuit, au minimum 1H30 de sommeil ! Dormir dans ces refuges est la meilleure des solutions pour se reposer. On dort dans de vrais lits avec une couette dans de petits dortoirs de 4,6, 8. Peu de va et vient, c’est calme. Bonne nuit les petits !

Le réveil n’est pas facile. Même si on a pu tous les deux dormir profondément, 1h30, c’est court ! Un café, un gâteau obtenu avec difficulté (pas simple de communiquer en italien!), un dernier soin des pieds avant de rechausser et c’est reparti, au revoir Frassati.

Jeudi 25 Août

Refuge Frassati – La Fouly : 19 km – 1150 m D+ – 2170 m D-

Nous repartons au petit matin, à l’heure où blanchit la campagne mais il fait encore nuit noire. Après avoir hésité 2 minutes, on retrouve le chemin qui nous mène au col des Ceingles quelques centaines de mètres plus haut. On aperçoit 2 frontales au-dessus mais peu de monde à cette heure de la nuit sur ce chemin. On connaît la route pour l’avoir fréquentée lors de nos 2 participations à la PTL. On se laisse guider encore à moitié endormis, par le chemin. On progresse en silence et bien vite, on atteint le col. On ne traîne pas, on enchaîne direct sur la descente pour rejoindre le col de Saint Rhémy situé au dessus du grand Saint-Bernard dont on peut apercevoir la route qui y accède. Pas de difficultés, nous sommes ici sur des chemins, si ce n’est de grandes randonnées, balisés et fréquentés. On atteint le col alors que le jour se lève. On consulte la trace du GPS, il faut continuer à descendre puis après quelques centaines de mètres, il faudra bifurquer à gauche plutôt que d’aller vers le Grand Saint Bernard. On aperçoit d’ailleurs une sente qui semble être le chemin à suivre. Pas de problème, on enchaîne et on se dirige vers cette sente. Nous sommes sur la trace, nous la suivons. Une petite grimpette et nous accédons à un léger replat. Où devons-nous nous diriger désormais pour accéder au col du Mont Fourchon ? A vue, plusieurs possibilités s’offrent à nous. Un col à droite semble accessible, un autre au milieu également. Sur la gauche, on ne peut pas voir mais il semble que nous pourrions également passer dans un vallon en pente en longeant sous des barres rocheuses. Jean-Luc m’indique que c’est à gauche. Je m’engage en tête en quête d’un passage sur cette pente abrupte. Plus je vais à gauche, plus Jean-Luc me dit que c’est encore plus à gauche. Je suis désormais sur la crête, je ne peux pas aller plus à gauche sinon je tombe dans le vide. Je progresse avec les mains en m’agrippant aux rochers, aux quelques touffes d’herbe. C’est quoi ce bordel ? « Jean-Luc, tu es sûr de la trace ? » Cette voie n’est pas crédible, je décide de redescendre pour tenter ma chance plus à droite sous les barres. Pas possible de redescendre sans risquer de glisser. On décide de s’équiper du casque et de chausser les crampons pour plus de sûreté ! On redescend en cramponnant dans l’herbe, on remonte plus à droite cette fois et toujours la trace qui nous indique d’aller à gauche ! On ne comprend pas où nous devons nous diriger. C’est alors que l’on voit en dessous les « Improbables » et les « Stach Mous » arriver. Ils ne semblent pas se diriger vers nous mais traverser vers la droite. Jean-Luc est dépité, la trace sur le GPS s’est inversée, c’est pour cela qu’il nous indiquait d’aller à gauche, toujours plus à gauche. En fait, nous devions aller vers la droite. On décide de ne pas redescendre, on va couper et piquer droit sur les autres. On garde les crampons pour traverser le pierrier et on rejoint la trace et nos concurrents. Les hommes de tête sont plus hauts, déjà engagés dans une rude montée herbeuse mouchetées de pierriers. Le bon col était celui du milieu. La pente est rude et aucun chemin n’est marquée. Il s’agit de monter droit dans le pentu. On est bien content d’avoir nos crampons et mieux accrochés à la pente, nous rejoignons les « Stach Mous » alors que nous atteignons le col.

A l’assaut du Mont Fourchon en crampons

Petite pause, quelques photos du lever du jour et c’est reparti sur l’autre versant, un vaste pierrier infâme d’au moins 500 mètres de dénivelé.  C’est là que l’on doit descendre ? On décide de garder les crampons qui sont très utiles pour ne pas glisser dans ce champ de mines. Les « Improbables » sont déjà bien bas. On suit les « Stach Mous ». Équipés de nos crampons, on a le pied sûr, on descend droit dans la pente à grandes enjambées. On laisse les « Stach Mous » à leur galère et on rejoint les « Improbables » avant d’atteindre le bas du pierrier. Plus bas, un petit vallon bienveillant traversé par un ruisseau mène vers l’aval du val Ferret et la Fouly. Je pense que ce n’est pas là que l’on va se diriger, la Fouly étant notre prochaine étape. Le temps de se déséquiper des crampons et on voit les « Improbables » partir à gauche. La trace confirme, on ne descend pas dans le vallon, cela aurait été trop simple ! Non, il va nous falloir remonter sur l’autre versant.

Qu’à cela ne tienne, on repart dans le vallon vers son amont contrairement à ce que l’on aurait pu penser, on traverse le ruisseau sous une belle petite cascade et on remet ça, droit dans la pente herbeuse sur les traces de nos concurrents. Quelques centaines de mètres hyper raides et nous voilà sur un replat herbeux à l’adret, un endroit idéal pour une petite pause méritée. Une compote, quelques biscuits feront guise de petit-déjeuner. Seuls dans le silence, assis dans l’herbe au soleil levant, on profite quelques minutes de notre privilège en admirant le paysage avec en toile de fond le col du mont Fourchon et son pierrier encore complètement dans l’ombre. Dans ce voyage, ces moments de calme sont comptés alors on en profite. Pour rien au monde, on ne laisserait notre place à cet instant… Quand on en aura fini, les galères, la fatigue, la difficulté, tout cela on l’oubliera mais ce sont ces petits instants de plénitude que l’on retiendra.

L’horloge tourne et nous sommes en compétition alors on repart bien vite. Nous ne voyons plus les « Improbables », il nous faut suivre la trace. Ici, il n’y a pas de chemin, que de vagues sentes tracées par le passage d’animaux. Le parcours nous propose de descendre vers le bas de la vallée en longeant à flanc de montagne dans les pentes herbeuses. Cheminer n’est pas simple, on se laisse tromper par diverses sentes qui ne nous mènent pas toujours sur la bonne trace, le GPS nous joue encore des tours.  On descend, on remonte, on essaie de comprendre le terrain pour éviter les pentes trop raides, les barres rocheuses, un coup dans le zig, un coup dans le zag, on jardine encore un peu. Jean-Luc s’agace avec le GPS. Pour la première fois, il accepte de me prêter son jouet. A mon tour de chercher la trace avec le GPS. Je me fie aux courbes de niveaux pour ne pas me laisser berner et on progresse. Un dernier petit passage à deviner entre les rochers, un dernier pierrier, un dernier champ de myrtilliers et on trouve enfin un chemin de randonnée pédestre comme disent nos amis helvètes. Il nous mène droit sur le bas du grand col ferret et le refuge de la Peule. Encore une petite méprise, plutôt que de rejoindre le refuge et le chemin du TMB, nous partons sur le chemin blanc qui y monte. Nous en sommes quitte pour aller saluer les cochons de la ferme voisine pour rejoindre le GR ! Le GR retrouvé, il n’y a qu’à le suivre jusqu’à la Fouly, il est d’ailleurs déjà piqueté des fanions de l’UTMB. On accélère le pas en se dopant avec un soda acheté au refuge Frassati. Il nous tarde de rejoindre la Fouly et nos amis qui nous y attendent. Nous rejoignons et dépassons les espagnols. Cela faisait longtemps qu’on ne les avait pas vu.

Arrivés en bas du col, on double l’équipe des pompiers de Chamonix qui se sont arrêtés auprès de leurs suiveurs. Les nôtres ne sont pas loin et on tombe sur Laurent, Philippe, Alain et Antoine qui sont venus en éclaireurs pour nous accueillir. Salutations rapides tout en marchant et la troupe file vers la Fouly où nous attendent Nathalie, Lise, Catherine, Brigitte et Paul. Les « Improbables, les « Souris Bleues » et encore une autre équipe, les « Vulcains » peut-être sont là. Il est midi et nous avons parcouru 168 km et déjà gravi près de 15 000 m de D+.

La Fouly, nous voilà !

Les retrouvailles avec les amis après 3 jours dans la montagne nous fait grand plaisir mais nous n’en profiterons guère, une heure tout au plus. Installés sur la terrasse de l’auberge des Glaciers, c’est l’occasion d’échanger sur notre forme physique et nos ressentis. Le message est plutôt positif.  On s’enfile une bonne assiette de pâtes bolognaises préparées par Maurice, le frère de Laurent et tenancier de l’auberge, accompagnée d’une grande mousse. Jean-Luc profite de son infirmière pour désinfecter et protéger sa plaie sur le tibia.

sans commentaire …

Mais la route est encore longue et il est déjà temps de repartir. Quelques embrassades, une petite photo devant l’auberge, un salut à Léon qui passait par là et c’est reparti sur les traces des « Improbables ». Il est 13 H 15.

Jeudi 25 Août – Vendredi 26 Août

La Fouly – Trient : 34 km – 3460 m D+ – 3800 m D-

Nous sommes en forme, requinqués par cette halte revigorante. On aperçoit quelques centaines de mètres devant nous les «Improbables » alors on fait l’effort pour les rejoindre et se laisser guider sans avoir à s’orienter. On a vu Pierrot, le jeune français de l’équipe, à l’œuvre dans la matinée et il a l’air de bien se débrouiller en navigation.  Il faut dire que plutôt que de descendre par le fond de vallée par le TMB, le parcours nous envoie flâner sur la droite de la vallée afin d’éviter un chemin qui serait trop facile. Une fois que nous les avons rejoints, on papote tout en progressant et le temps s’écoule plus facilement. Après un crochet dans la forêt, on rejoint la route au hameau de Branches d’en Haut. Après avoir fait une courte pause pour consolider le pansement de Jean-Luc, on les rejoint quelques hectomètres plus loin au pied de la prochaine montée. Les « Improbables » se sont arrêtés au côté des « Souris Bleues » qui sont assis au bord du chemin. Didier est à bout de force et n’arrive plus à monter. Ils nous apprennent qu’ils arrêtent là. Daniel aurait-il oublié de ménager son coéquipier ?

Nous repartons en direction de la Sasse, un alpage de montagne situé quelques centaines de mètres plus haut, en compagnie des « Improbables ». Où l’on apprend que l’américain souffre d’échauffement à l’aine qui le font terriblement souffrir. Son abandon et donc celle de son équipe est également en suspens ! Dans cette bonne grimpette dans les bois, je traîne à l’arrière. Je gère mon effort et ne tente pas de suivre Pierrot et Jean-Luc qui montent à un bon rythme. Après m’avoir attendu, Jean-Luc et moi atteignons l’alpage et les « Improbables » en sont déjà reparti. Encore une petite pause, c’est l’heure du goûter.  Encore une compote avec quelques biscuits, décidément… Le temps d’admirer le paysage depuis ce balcon et on attaque la descente. 

De là, on lit distinctement le chemin à suivre.  Descendre ver le val Ferret, traverser la vallée, remonter vers Champex puis grimper le Catogne qui se dresse au fond de la vallée. On ne tarde pas à rejoindre notre couple franco-américain. Le GI n’est pas au mieux dans la descente et semble souffrir de ses échauffements. On les laisse à leur peine et filons. De notre côté, pas de douleur, on encaisse bien cette descente et on ne tarde pas à rejoindre Ferret. Petite vérification de la trace et on attaque la montée en pente douce vers la Deuve, le prochain ravitaillement qui se trouve sur notre chemin, le dernier avant Trient. On y arrive vers 18 heures, nous ne pensions pas nous y arrêter trop longtemps pour profiter du jour. On a fait 14 km de plus depuis la Fouly, grimpé 900 mètres de plus et descendu 1000 mètres supplémentaires. Renseignements pris et après réflexion, on décide cependant d’y faire une halte plus prolongée afin d’y dormir avant d’attaquer la portion suivante jusque Trient qui s’annonce longue : 26km et plus de 2500 m de dénivelé dans les 2 sens ! Il nous faut prendre des forces et du repos avant de l’attaquer. Deux équipes sont là et se reposent, on va faire pareil. Après un repas complet (soupe, plat de pâtes), on file dormir environ une heure. Les bénévoles sont aux petits soins avec nous, c’est l’occasion de les remercier de nous accompagner tout au long de notre voyage.

Lorsque l’on repart, le soleil est déjà bien bas et il fait déjà sombre. Le chemin jusqu’à Champex est roulant et suit sur sa seconde partie le parcours de l’UTMB. Après avoir traversé Champex au bord du lac, on quitte le parcours de l’UTMB, on pique à droite en direction du Catogne. Il fait nuit noire et le village déjà endormi. Il doit être un peu mois de 22 heures.

La suite est d’un tout autre tonneau, le chemin se redresse et monte droit dans la pente sous un couvert forestier. Décidément, les Suisses ne se posent pas de question pour tracer leur chemin, droit dans le pentu. On monte à notre rythme sur ce chemin qui ressemble plus à un escalier formé de pierres et de racines. On en oublie, (mais est-ce vraiment un oubli?) que l’on doit quitter le chemin pour rejoindre l’arête. Il fait nuit et je n’ai pas trop envie d’aller faire des singeries dans un endroit escarpé, c’est déjà bien assez difficile !  Le téléphone sonne, c’est l’organisation qui nous rappelle à l’ordre. « Vous n’êtes plus sur la trace, il faut rejoindre l’arête ! ». Après quelques palabres, une vérification de notre position exacte, ils acceptent que nous poursuivions sur le chemin à condition que nous stoppions un moment afin que nous ne dépassions pas 2 équipes concurrentes qui se trouvent sur l’arête au-dessus de nous. Nouvelle pause forcée mais pas forcément malvenue tant la pente est rude. Après un quart d’heure de pause, un nouveau coup de fil et on nous autorise à repartir tranquillement. Pas de problème, on ne va pas s’énerver ! De toute façon, la montée ne nous encourage pas à pousser la machine. Après avoir grimpé droit dans la forêt, le chemin se met à tangenter sur la gauche mais la difficulté ne cesse pas. Bien que moins pentu, le chemin navigue désormais entre les rochers, traverse des pierriers, franchit de petites barres, on monte, on redescend et toujours à main gauche, une pente abrupte et régulière jusqu’au fond de la vallée. Surtout ne pas trébucher, ne pas tomber. Jean-Luc m’avoue qu’il ne sent pas à l’aise sur ce chemin, je ne suis pas plus gaillard que lui sur ce fil !

Heureusement, l’itinéraire est bien signalé par des marques de peinture. Mais cela n’en finit pas, plusieurs fois, on pense approcher du sommet mais à chaque fois un faux espoir. Il faut encore redescendre, encore franchir, encore remonter, nous sommes fatigués. Pas autant que d’autres apparemment, nous rattrapons les « Vulcains » qui tentent un petit somme sur un des rares replats de ce chemin infernal. Encore un effort et cette fois, le sommet du Catogne est atteint, une croix et une pancarte nous en assure. Quel point de vue cela doit être en plein jour ! Mais présentement on ne voit absolument rien dans la nuit. D’un côté la vallée du Rhône, 2000 mètres en dessous, de l’autre le vallon de Champex, 1000 mètres en dessous, et des 2 côtés une pente abrupte. Nous n’en verrons rien si ce n’est les lumières de la vallée du Rhône, il fait nuit et on ne pourra pas en profiter davantage. Il doit être minuit ou un peu moins ou alors un peu plus, ici l’heure ne compte plus !

On ne traîne pas, l’endroit est hostile ! Après quelques hésitations, on finit par trouver la sortie. Le début de la descente est moins difficile, moins de rochers, moins de pierriers. On slalome entre des paravalanches et on arrive à un petit replat, le seul de la descente, sur lequel est construit une maison. Devant une table et un banc. Nous stoppons quelques minutes pour à notre tour tenter un plouf. Tentative ratée, nous repartons après quelques minutes. Les « Vulcains » ainsi que qu’une autre équipe que nous avions rattrapés dans le début de la descente sont passés. La suite de la descente est dixit Jean-Luc « une longue descente en enfer » !

Nous descendons dans un couloir d’avalanche, la pente est abrupte, le chemin si on ose appeler cela un chemin est infâme. Coincé entre deux parois rocheuses, il serpente dans une pente herbeuse. Il est truffé de pièges, des pierres de différentes tailles qui roulent sous les pieds, des branches qu’il faut éviter. Dans cette pente raide, il faut retenir, freiner pour ne pas glisser. On s’irrite, on peste contre ceux qui ont eu l’idée de tracer un itinéraire ici. De quel bois peut être constitué celui qui a eu l’idée d’y mettre les pieds. Nous avançons à pas de tortue. Après de longues minutes, une heure, 2 heures, seul le diable le sait, nous sortons de ce purgatoire. Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? A posteriori, on se dit que nous aurions dû mettre les crampons pour effectuer cette descente, cela nous aurait certainement aidé.

Encore un bout de forêt à traverser et nous voilà à Champex-d’en-Haut, à quelques encablures de Champex-lac où nous étions 5 ou 6 heures plus tôt ! On traverse la route, on hésite quelques instants pour trouver le bon chemin, on traverse le ruisseau et nous voilà de nouveau à grimper. On traverse un alpage où paissent des représentantes de la race Hérens et on arrive rapidement à la Breya où nous rejoignons le sentier du TMB. La Breya est une ferme qui fait office de buvette pour les randonneurs, nous y faisons une pause à l’abri sous un avant toit. Un sachet de riz agrémenté d’un sachet de légumes à la tomate que l’on a récupéré de Laurent et que je me traîne depuis le départ sera notre repas nocturne. Nous n’avons plus d’eau et nous partons à la recherche de la fontaine qui immanquablement doit bien exister autour de cette ferme. Le problème est qu’en pleine nuit tout est fermé et on ne voit pas âme qui vive. On fait le tour du propriétaire, on s’approche du bar installé en extérieur sous un autre avant toit près de la terrasse. « Une petite bière Jean-Luc ? » mais rien, aucun point d’eau. Nous sommes autant dépités qu’assoiffés.

C’est alors que Jean-Luc pousse une porte qui n’est pas fermée, la confiance règne ici, on est en Suisse ! C’est la caverne d’Ali Baba de l’assoiffé  : des bières, des sodas, du vin, des bouteilles d’eau à profusion !  c’est la réserve de la buvette. Nous ne résistons pas à l’appel de la soif et décidons de se servir et nous dérobons une bouteille d’eau minérale. Mais que fait la police ?

Restaurés, désaltérés, nous repartons en direction de Bovine par le chemin du TMB piquetés des fanions de l’UTMB. C’est l’autoroute du randonneur, un chemin large et sans difficulté particulière monte gentiment vers l’alpage de Bovine. Quel contraste avec ce que nous venons de traverser sur la montagne de Catogne ! Si nous sommes repus, nous ne sommes pas reposés et nos paupières sont lourdes en cette fin de nuit. On tente un petit somme dans l’herbe sur le bord du chemin. Il fait frais et même vêtus de nos doudounes, nous avons froid et n’arriverons pas à dormir. On aura profité quelques minutes du ciel étoilé mais nous n’aurons pas réussi à nous reposer.

Alors on poursuit, on traverse la rivière, le chemin cette fois ci plus raide nous mène rapidement à l’alpage de Bovine. Le jour se lève quand nous atteignons la ferme auberge de Bovine. Il y a déjà de la lumière, nous décidons d’aller voir s’il n’y a pas moyen de boire rapidement un café pour tenter de se réveiller. La gardienne qui prépare les petit-déjeuners de ses hôtes accepte de nous servir malgré l’heure matinale. Ce simple café se transforme en petit-déjeuner, en festin. On lui demande si elle a quelque chose à manger, elle nous amène 2 yaourts qu’elle va chercher dans sa réserve personnelle et nous sert des pâtisseries qu’elle a fabriqué elle-même. Installés sur la terrasse du refuge, on se délecte de ce petit-déjeuner. Quel régal, quel bonheur !  Nous sommes des rois ! Jean-Luc a les yeux qui pétillent. Je le soupçonne de verser des larmes de joie. Il m’assure que non mais je ne le crois toujours pas ! Encore un petit instant de bonheur dans ce voyage de « tarés », je ne fais que citer notre hôtesse. Encore un moment qui restera graver dans nos mémoires et qui nous fera oublier combien on a pu en baver !

Au revoir madame, merci encore et bonne journée. Elle nous demande d’avoir une pensée pour elle lorsque nous gravirons le Luisin, le pays d’où elle vient.  Mais ce sera pour plus tard dans la journée, pour le moment nous devons rejoindre Trient. On poursuit sur le TMB qui après avoir franchi un petit col au dessus de Bovine nous mène gentiment vers le col de la Forclaz. Avec ce petit-déjeuner et le jour naissant, la forme revient, les jambes sont bonnes et nous descendons bon train. A 8 heures, nous sommes au col, un petit message pour avertir la base arrière de notre avancée et on poursuit la descente vers Trient et la seconde base de vie que nous atteignons à 8H30. On a dépassé la barre des 200 km, 208 exactement et 18 500 m de dénivelé positif d’avalé.

On décide de faire une pause de 3 heures, le temps de se doucher, de manger et de dormir. Le départ est fixé à 11H30. C’est un fonctionnement que l’on s’est fixé avec Jean-Luc lors de la Swisspeak en 2021. En arrivant sur les bases de vie, dans les refuges ou lorsque l’on fait de grandes pauses, à notre arrivée, on se fixe une heure de départ. Après, chacun vaque à ses occupations sans se trop se soucier de l’autre. L’idée est que l’on soit prêt à repartir à l’heure dite. Je commence par me doucher puis je vais dormir, Jean-Luc a fait l’inverse.  A notre réveil, nos suiveurs sont arrivés. Encore embrumés, on a un peu de mal à les accueillir avec l’enthousiasme qui siéraient à cet instant.  Désolé. Il est déjà temps de se préparer. On mange un repas complet, on s’affaire à préparer notre sac. Nos amis sont aux petits soins. Laurent m’aide à panser mes pieds bien échauffés, Nicole nous gratifie d’un petit massage des cuisses. Tout le monde est aux petits soins pour nous aider. Merci à tous pour votre soutien.

Vendredi 26 Août

Trient – Refuge de la Vogealle : 35 km – 3400 m D+ – 2660 m D-

Pour la première fois du voyage, la pluie nous accompagne, une petite pluie fine pas très gênante. Affublé d’un chapeau à larges bords que Nathalie m’a aimablement prêté à La Fouly en remplacement de ma casquette égarée, je ne sors même pas la veste de pluie, le coupe-vent suffit. Jean-Luc enfile lui une petite veste à capuche à peine plus résistante. Nicole, Laurent et Philippe ont décidé de nous accompagner jusqu’à Finhaut. Avec les espagnols et les « Vulcains », nous repartons en bande joyeuse vers les gorges mystérieuses du Trient. Emprunté par l’itinéraire de la SwissPeak, nous connaissons le lieu et nous le redoutons car il s’agit de descendre tout au fond des gorges de la rivière Trient avant de remonter vers Finhaut. Est-ce le fait d’être accompagné, de les visiter de jour contrairement à nos différents passages lors de la SwissPeak, à notre grand étonnement, cette portion sur un parcours différent s’avère bien plus simple et agréable que celui emprunté par la SwissPeak. On profiterait presque de la visite. Une descente bien raide avec des escaliers, quelques cordes fixes pour ne pas glisser sur le sol détrempé et nous voici au fond des gorges. Le temps d’une petite pause, on traverse le Trient sur une passerelle et on attaque la montée, tout aussi raide, qui nous mène à Finhaut.

montée sur Finhaut

La compagnie nous fait du bien et cette rude montée est vite avalée. Arrivés à Finhaut, on retrouve le reste de la troupe, Nathalie, Lise, Brigitte, Catherine, Alain et le Pierrot (c’est un autre Pierrot) qui nous attendent avec drapeau et cloches. Vos encouragements nous font chaud au cœur. Je veux prendre une photo, je cherche mon téléphone, je farfouille dans mon sac. Argh ! Je l’ai oublié sur un rocher au fond des gorges lors de notre mini arrêt ! Tant pis, je ferai le reste du parcours sans lui, hors de question de redescendre le chercher. Nicole, Laurent et Philippe se proposent d’y retourner et le retrouveront bien à l’endroit que je leur ai indiqué. Merci à vous.

Nous ne nous attardons pas, il fait frais, une pluie fine tombe toujours et la route est encore longue. Dernières embrassades et il est l’heure de se quitter. Cette portion est là encore facile, on suit un bon chemin dans la forêt afin de rejoindre le vallon d’Emanay. Une fois rejoint le vallon, là encore un bon chemin puis une piste nous mène à l’alpage d’Emanay sur un itinéraire bis. En effet, du fait de la pluie, l’organisation nous a averti un peu plus tôt que l’itinéraire initial qui passe par le Luisin était dévié. Cet itinéraire alpin et engagé s’avère en effet trop dangereux à emprunter avec cette météo dégradée. On croise d’ailleurs Roberto et un autre bénévole au croisement de l’itinéraire qui y mène pour s’assurer que nous ne partons pas sur la trace initiale. Jean-Luc et moi n’en sommes pas malheureux, prendre un bon sentier connu plutôt qu’un itinéraire crapuleux n’est pas pour nous déplaire à ce moment du voyage. Nous en oublierons d’avoir une pensée pour notre hôtesse du matin.

La pluie a cessé et le soleil s’invite même dans une trouée de nuages lorsque nous arrivons à l’alpage d’Emanay. On décide de faire une petite pause à la buvette du lieu. On y rejoint les espagnols et les « Vulcains » qui nous précédent de peu. On commande un soda auprès du serveur d’origine népalaise et après lui avoir expliqué un peu le voyage que nous effectuons, il s’absente quelques instants. A notre grand étonnement, il revient avec une ukulélé et un carnet de chant et se met à entonner une chanson « Les sentiers valaisans ». Complètement anachronique ! Encore un instant qui restera dans nos mémoires. Merci monsieur.

Quelques salutations aux locaux, dont un qui est en train de laver des racines de gentianes et qui nous traitent ironiquement ou non de « fainéant », et on repart vers le col d’Emanay. On connaît bien la montée et on s’oriente à vue en traçant au plus court afin de rejoindre le sentier.

La montée se fait dans une pente herbeuse. Bien que longue, 600 m de dénivelé environ, et pentue, le col est vite atteint. On ne s’attarde pas, un petit vent fort désagréable nous pique un peu. Pourtant de ce col, un joli panorama s’offre à nous, à gauche la Tour Salière, en face les Dents du midi et en contrebas, le barrage et le lac de Salanfe. C’est là que nous allons, La descente n’est pas très agréable car elle se fait sur un terrain schisteux et on a pas grand chose pour retenir. C’est glissant et les pieds, les cuisses doivent travailler. Je peine à suivre Jean-Luc bien en forme, mes échauffements aux talons me font souffrir sur ce terrain sur lequel les pieds sont toujours de travers. Je serre les dents. Néanmoins, la forme est visiblement présente. Arrivés au bord du lac que l’on doit longer pour rejoindre le barrage, on se permet même de mettre le turbo. Les espagnols qui nous ont recollés dans la descente n’arrivent pas à nous suivre ! On longe à toute vitesse le lac et on rejoint bien vite l’auberge de Salanfe située sur l’autre rive en passant sur le barrage. Le niveau du lac est bien bas, quel contraste avec ce que nous avions pu voir lors de nos derniers passages !

Un ravitaillement est possible à l’auberge de Salanfe. On décide de s’y arrêter pour prendre quelques forces mais pas trop longtemps. C’est la fin d’après-midi et j’ai encore l’espoir de franchir la prochaine grosse difficulté, la tête des Ottans de jour. On retrouve ici plusieurs équipes, les espagnols, les vulcains, les pompiers de Chamonix, mais aussi pour la première fois, Charlotte, une bénévole de Besançon que nous avions rencontrée lors de nos 2 précédentes participations à la PTL. On papote un peu en mangeant, on se partage le repas complet (c’est notre dernier ticket!), la soupe pour moi, les röstis pour Jean-Luc. Quelques soins à mes pieds endoloris et c’est reparti.

On est toujours en terrain connu, on longe cette fois le lac sur l’autre rive puis on attaque le col de Susanfe pour une nouvelle grimpette de 600 mètres de dénivelé. Après avoir remonté le lit d’un ruisseau, cette montée serpente dans des pentes herbeuses avant de s’engager sur des pentes schisteuses inhospitalières. C’est là que nous rattrapons et dépassons les « Stach Mous », qui ne se sont pas arrêtés à l’auberge. Ils sont en train de s’équiper afin de franchir une petite barre rocheuse. Un des 3 moustachus n’est pas l’aise en terrain aérien, ils préfèrent s’assurer. Nous connaissons l’endroit pour l’avoir franchi plusieurs fois et nous ne jugeons pas utile de le faire. On file et on se dépêche pour profiter au maximum de la lumière du jour. La fin de cette montée est rude dans un pierrier schisteux tout noir et c’est là que nous rattrapons nos amis espagnols. L’un des 2 équipiers semblent être quelque peu à la peine. Pas de halte au col, on poursuit directement dans la descente en direction du refuge de Susanfe. La descente peu pentue ni difficile est cependant casse gueule. La pluie du jour a rendu le terrain glissant. Jean-Luc est fatigué, il s’endort en marchant, il peine à me suivre alors  on descend prudemment. Lorsque nous arrivons au refuge, la nuit est en train de tomber. Mon espoir de passer la tête des Ottans de jour s’éteint. Pourtant, elle est là, juste en face de nous, mais déjà nous y voyons des frontales. C’est trop tard, nous devrons y passer de nuit et déjà à cette idée, je suis déjà un peu stressé.

On décide de s’arrêter au refuge pour boire un café afin de se booster. Pour franchir le col des Ottans, il s’agira d’être réveillé. On fait une courte pause au chaud au milieu des randonneurs qui passe la nuit ici. Quand on sort du refuge, il fait désormais nuit noire et bien frais et il n’est pas facile d’en sortir. On aurait bien prolongé le séjour dans cet endroit bien hospitalier. Mais pas de repos ici, notre plan est de rejoindre au plus vite le refuge de la Vogealle, refuge partenaire, où nous prévoyons de dormir. On descend quelques centaines de mètres de plus afin de trouver le chemin qui part à gauche en direction des Ottans. Je m’agace, je peste car je ne vois pas ce chemin que je connais. Il est mal marqué, j’ai peur de le rater. Non, cette fois ci on ne s’est pas trompé, le voici sur la gauche. On s’y engage, on continue de descendre encore un peu afin de traverser le ruisseau asséché. De nuit, ce chemin n’est pas évident, il navigue entre des barres, en franchit quelques-unes par des passages astucieux puis débouche dans un pierrier bien raide qui nous mène sous la tête des Ottans au pied d’une falaise qu’il faut gravir dans une cheminée.

A quelques mètres de la cheminée, 2 guides bénévoles nous attendent pour nous obliger à s’équiper. Ici, casques, baudriers et longes de via ferratta sont obligatoires. Les guides nous aident à s’équiper et on s’engage vers la cheminée. On en mène pas large. Ayant franchit ce passage plusieurs fois au cours des dernières années lors d’entraînement et pour moi pas plus tard que 15 jours plus tôt, on connaît la difficulté et la dangerosité du passage; alors de nuit… Au moins 100 mètres à escalader d’abord à l’aide de marches boulonnées dans la roche puis grâce à 2 échelles verticales. On accède ainsi à une passerelle qui mène vers la porte de sortie, un petit passage entre les rochers en forme de boite aux lettres.

Jean-Luc passe le premier pas très rassuré. Je le suis de loin afin de ne pas être sur le même câble d’assurance. La pluie a rendu les rochers, les marches, les échelles glissantes, on progresse doucement en prenant soin de bien s’assurer pour ne pas chuter. Bien qu’assurés, une chute serait dommageable car il y a plusieurs mètres entre chaque point d’assurance. Je serre les dents, je me concentre sur chaque pas, sur chaque prise avec les mains. Ne pas se rater. Après quelques minutes stressantes, enfin la passerelle et la porte de sortie, nous voilà presque soulagés. Pas complètement, car il faut encore gravir une centaine de mètres pour atteindre le col des Ottans et encore quelques barres équipées à franchir. On garde notre équipement encore un peu et on s’empresse de poursuivre. Il nous tarde de sortir de ce passage périlleux. Enfin, on arrive au col, on peut décompresser. La suite est plus simple, on peut ranger l’équipement de sécurité. Pas de pause, il nous tarde d’arriver au refuge pour pouvoir se reposer. On grimpe encore un petit peu pour atteindre la tête des Ottans puis on redescend sur une crête arrondie jusqu’au col de Sageroux. Depuis le col, une longue traversée à flanc sur la montagne de Sageroux par un sentier bien marqué et on atteint la dernière descente qui nous mène au refuge. Le terrain a été rendu très glissant par la pluie de la journée et la descente est pénible. On glisse, on trébuche sur un chemin qui ressemble parfois plus à un lit de ruisseau qu’à un sentier. Je serre les dents encore une fois, dans cette mauvaise descente, mes pieds me font souffrir.

Il doit être plus de minuit quand nous arrivons au refuge de la Vogealle, nous allons pouvoir nous reposer. 243 km et près de 22 000 m dénivelé ont été parcourus. Nous sommes accueillis par 3 bénévoles de la PTL et le gardien du refuge que l’on connaît bien pour s’être arrêtés plusieurs fois dans ce magnifique refuge communal de Sixt-fer-à-cheval. Quel plaisir de trouver un peu de chaleur et de civilisation après ce passage stressant. Comme prévu, nous allons faire ici une bonne pause. On commence par manger un repas complet. Une soupe, et un chili. Nous prenons le repas sur des grandes tables rondes en compagnie d’autres équipes que nous n’avions pas vu depuis fort longtemps. Pas de douche possible ici, on se lave juste un peu les pieds dans un lavabo, un brossage de dent et on file au lit tout crasseux. On a juste enfilé notre T-Shirt chaud à manche longue qui fait partie de l’équipement obligatoire que nous devons avoir sur nous tout au long du parcours. Combien de temps avons-nous dormi ? Deux heures tout au plus. Mais il est déjà temps de repartir. On se prépare dans le local exigu à l’entrée du refuge afin de faire le moins de bruit possible et ne pas réveiller ceux qui dorment. Deux autres équipes se préparent et avec les bénévoles, on se marche un peu sur les pieds, pas facile d’être efficace. Je prends le temps de bien me soigner les pieds, nouvelles double-peaux, strap par dessus pour essayer de minimiser les frottements sur les talons.

Samedi 25 Août

Refuge de la Vogealle – Refuge Grenairon : 23 km – 1850 m D+ – 1800 m D-

Il fait encore nuit quand nous partons. Il doit être 4 heures ou 5 heures du matin. Cela fait bientôt 5 jours et 5 nuits que nous sommes partis et nous n’avons pas beaucoup dormi. Entre 6 et 8 heures tout au plus ! Cet arrêt et surtout le sommeil que nous avons pu trouver nous a fait du bien. On repart ragaillardi. De plus, la perspective de l’arrivée se dessine désormais et nous donne de l’entrain. L’itinéraire prévu initialement en passant par le passage dit de « la boite aux lettres » a été dévié. En effet, de l’autre côté, il y a un alpage avec un troupeau de moutons et des patous pour les garder. Apparemment, il a été compliqué de trouver un accord avec la bergère et l’organisation a décidé de ne pas nous y faire passer. Quel aurait été la réaction des patous à notre passage en pleine nuit ? Nous auraient-ils confondus avec des loups garous ? Du coup, la suite est connue, on descend par un bon sentier jusqu’à la buvette du Boret située 500 mètres en contrebas puis on s’engage dans le pas du Boret. Bien que fréquenté et balisé, le pas du Boret est déconseillé aux randonneurs inexpérimentés. Encore une fois, il faut être prudent surtout que la pluie de la veille l’a rendu glissant.

Encore 300 à 400 mètres à descendre sur un itinéraire qui navigue entre barres et rochers. La plupart du temps, il est équipé de cordes fixes pour se sécuriser. Nous ne nous équipons pas et descendons prudemment pour ne pas glisser et tomber dans le vide. Lorsque nous arrivons au fond du cirque du Bout du Monde à hauteur de la buvette du Prazon, le jour se lève. On fait une pause petit-déjeuner, compote et biscuit chocolaté au menu ! La suite est toujours connue, le GPS est coupé et on prend juste la peine de vérifier sur la carte qu’il n’y a pas d’entourloupe. On poursuit au fond du cirque jusqu’au parking, on descend encore quelques centaines de mètres jusqu’au camping du Pelly et on prend à gauche en direction de l’alpage des Praz de Commune. Une piste puis un chemin y mène. Pas de difficulté mais près de 700 mètres de dénivelé à se coltiner. Jean-Luc et moi sommes en forme et nous grimpons à bon rythme. Il nous faudra à peine plus d’une heure pour atteindre l’alpage. Ce n’est pas la première fois que je constate cet état de fait. Malgré les kilomètres, le manque de sommeil, le lever du jour correspond toujours à des pics de forme étonnants. Petite pause à l’alpage, on profite du paysage avec le soleil qui commence à éclairer la vallée du Giffre. On remplit les gourdes à la fontaine, une petite barre et on repart.

Après avoir traversé l’alpage, la piste commence à descendre. Sur de mon fait, je poursuis sur celle-ci mais quelques centaines de mètres plus bas, Jean-Luc qui a rallumé le GPS m’alerte que l’on a quitté la trace. Elle est au-dessus de nous. Que faisons-nous ? On poursuit sur la piste et on rejoindra plus bas le sentier qui mène à Grenairon ? Je suis pour cette option, je n’ai pas envie de me retrouver encore à suivre un itinéraire incertain et non tracé. Jean-Luc me persuade du contraire et on décide de rejoindre la trace. Nous voici à couper à travers bois puis à travers champ pour la rejoindre et retrouver semble-t-il un chemin un peu plus haut. On finit par la retrouver et effectivement on tombe sur un chemin qui ressemble plus à un passage de bovins qu’à un sentier. Qu’à cela ne tienne, il est bien visible et il n’y a qu’à le suivre. Ce que l’on fait jusqu’à se trouver à traverser un torrent. De l’autre côté, plus de chemin. Jean-Luc vérifie la trace et on s’aperçoit qu’encore une fois, on s’est raté. La trace est cette fois-ci plus bas et il fallait bifurquer un peu avant. Demi-tour pour rejoindre la trace. Où faut-il descendre ? Pas de chemin, juste des traces du passage de ceux qui nous précédent dans une pente herbeuse bien raide et parsemée d’arbustes. Ah ces petits passages hors traces de la PTL, ça nous manquait ! Merci à Bruno Ladet d’avoir tracer cette portion du parcours.

Cette fois, on suit scrupuleusement la trace du GPS, plus question de jardiner. On trace à travers champ sous des sous-bois et on retrouve notre torrent que l’on traverse pour déboucher au sommet d’un télésiège. Une descente sur la piste de ski nous ramène ensuite sur le sentier qui monte au refuge de Grenairon. Le sentier est bien marqué. Il serpente d’abord en sous-bois puis à découvert droit dans la pente. Encore près de 700 mètres de montée en lacets pour atteindre le refuge.

Montée vers Grenairon

Je suis en forme et me sens près à pousser. Jean-Luc l’est moins et peste contre ces innombrables lacets. Je l’encourage et lui annonce régulièrement que ce sont les derniers. Plusieurs fois, je me trompe et il faut encore en grimper une poignée ! C’est fois, ce sont vraiment les derniers et on arrive sous le soleil au refuge de Grenairon en fin de matinée.

Une pti’te binouse à Grenairon

L’accueil par les bénévoles et le gardien est chaleureux. On y retrouve notamment Françoise que l’on avait croisé à l’hospice du Petit Saint Bernard. Le gardien est ravi d’accueillir la PTL, c’est la première fois qu’il a cet honneur. Une autre équipe est là à notre arrivée. Les « Vulcains » et les « Stach Mous » nous rejoindront avant notre départ. On décide de faire une bonne pause pour reprendre des forces. Une grande bière et un nouveau repas complet avec un délicieux déssert. Ce sera notre dernier repas. On s’installe en terrasse au soleil face aux Fiz. Plus à gauche le Buet émerge à peine des nuages. Quelle vue magnifique ! Encore un moment magique dans la montagne. Un petit café pour la route mais à regret on ne tarde guère, il reste encore un peu de chemin.

Samedi 27 Août – Dimanche 28Aôut

Refuge Grenairon – Chamonix : 33 km – 2350 m D+ – 3180 m D-

Le chemin à suivre repart derrière le refuge en direction de la Cathédrale, sommet qui culmine à 2500 m d’altitude, plus de 500 m au-dessus du refuge. Le chemin serpente dans un chaos de pierres, entre les rochers, parfois sur la crête à la recherche du meilleur itinéraire et offre de très belles vues. On passe le plus souvent sur le côté droit de la crête qui offre la vue sur le cirque des Fonds situé 1000 mètres plus bas dominé par les Fiz et le Buet. Parfois il passe à gauche de la crête offrant cette fois la vue sur a vallée du Giffre qui coule 1500 m plus bas. Pour compléter le tableau, des nuages qui remontent en continu du cirque des Fonds, nous enveloppent. Après ce bon repas, nous sommes en forme et nous montons bon train, un peu en apesanteur dans ce décor grandiose, entre ciel et terre.

Le sommet franchi, le chemin poursuit encore un peu sur la crête en direction du Grenier de Commune puis bifurque pour le contourner par la droite pour rejoindre la combe du Buet. Cette fois-ci nous filons à toute vapeur en direction du Buet sur un immense lapiaz. Nous arrivons à un petit lac à un embranchement. Sur la gauche, le chemin mal marqué mène vers le Cheval blanc, à droite, le chemin qui mène au Buet.

Deux ans en arrière, avec Laurent, Marco et Jean-Luc, dans une purée de pois, nous nous étions égaré à cet endroit et nous avions grimpé en direction du Buet alors que nous nous dirigions vers le Cheval blanc. Aujourd’hui, nous ne nous tromperons pas, la visibilité est bonne. Le chemin laisse maintenant moins la place à la rêverie. On est bien sur terre. Il nous faut grimper environ 300 mètres en serpentin dans un vilain pierrier noir pour atteindre la crête qui mène au pied du Buet. Un petit coup de collier et nous voilà sur la crête. Il reste encore 300 mètres à grimper pour atteindre le sommet, mais cette fois, plus de chemin, il faut grimper dans la falaise par un itinéraire équipé en via ferrata.

Alors que nous nous équipons, un couple surgit des nuages de l’autre côté de la crête. Ils nous reconnaissent en tant que concurrent de la PTL et nous apprennent qu’ils ont arrêté en début de course suite au décès accidentel du concurrent brésilien. « On ne s’est pas inscrit pour mourir ! » nous disent-ils alors qu’ils s’empressent de nous dépasser pour s’engager dans la falaise, non équipés, au risque d’ailleurs de nous faire tomber des pierres sur la tête. J’ai envie de leur dire : « Mais que faites-vous là alors ?  Vous prenez des risques en empruntant cet itinéraire sans vous assurer alors qu’une chute serait fatale et vous avez le culot de dire que vous ne voulez pas mourir ! Mais restez chez vous alors, ne venez pas en montagne… ». On le sait tous lorsque l’on va en montagne, il existe toujours un risque de chutes et il s’agit d’en être conscient pour le minimiser. C’est ce que nous faisons avec Jean-Luc. On s’est équipé de pied en cap et après avoir attendu que Monsieur, Madame aient pris un peu de champs pour éviter qu’ils nous parpinent la gueule, on s’engage dans la falaise. Elle est bien équipée et une ligne de vie permet de s’assurer tout le long de la montée. Notre montée est ponctuée par mes cris pour signaler à Jean-Luc que je suis passé sur la ligne suivante et qu’il peut à son tour s’engager.

Montée du Buet

Finalement, assurés, rassurés, cette montée est plus simple que redoutée et on débouche rapidement sur l’arête sommitale. On croit percevoir quelques chants bien connus dans les brumes, le chant des sirènes peut-être ? Encore quelques centaines de mètres sur l’arête et nous apercevons à l’approche du sommet, entre 2 bancs de nuage, 3 têtes connues. Laurent, Philippe et Alain sont là à nous attendre. Même si ce n’est pas une surprise pour nous, on s’attendait à ce qu’ils soient là, on a grand plaisir de les retrouver. Pour eux, c’est un soulagement, cela fait plusieurs heures qu’ils nous attendent. Le temps d’une petite pause au sommet pour reprendre quelques forces et profiter de l’instant on repart. Nous ne sommes pas arrivés même si nous avons atteint le point haut du parcours, le Buet, à 3100 mètres d’altitude et franchi l’essentiel des difficultés. Depuis le refuge, même si on a grimpé plus de 1000 mètres, on a parcouru que 5 kilomètres en 3 heures ! Vive la PTL et ses chemins roulants !

La descente même si elle se fait dans la caillasse est plus roulante et nous filons rapidement jusqu’au col de Salenton. C’est là que nous laissons nos 3 amis. On les informe de notre stratégie pour cette fin de course : en finir au plus vite ! Peut-être une petite pause aux chalets de Balme où nous pensons trouver un dernier ravitaillement, mais on ne temporisera pas pour atteindre l’arrivée de jour. On se décharge de quelques provisions que nous pensons superflues puisque nous pensons trouver un dernier ravitaillement aux chalets de Balme. Dernières salutations, et on repart en direction du vallon.

Le chemin est ici meilleur et la caillasse a laissé place à un bon sentier de terre sur des pentes herbeuses. Rencontre sympa avec quelques bouquetines et leurs petits et on poursuit. On profite de ce bon chemin pour essayer de trottiner un peu. J’ai cependant un peu de mal, mes échauffements aux talons sont de plus en plus douloureux. Après une petite pause aux chalets de Willy, on continue jusqu’aux ruines des chalets de l’Ecuelle. A notre grand regret, l’itinéraire quitte ici le chemin pour rejoindre l’autre versant du vallon. Un chemin est indiqué sur la carte, on ne trouvera qu’une vague sente qui nous mène à travers champ jusqu’au ruisseau de la Diosaz. Après l’avoir traversé, on suit une autre sente et on arrive rapidement aux chalets de Balme.

Déjà en approchant, on s’étonne de ne pas voir de signe de vie alors qu’on pense qu’il y a un ravitaillement. En arrivant, notre doute se transforme en certitude, pas de ravitaillement, les seuls signes de vie sont 3 beaux bouquetins mâles qui se sont donnés rendez-vous à la terrasse d’un des chalets. Nous qui pensions pouvoir se ravitailler ici, on va devoir se rationner jusqu’à l’arrivée.

Chalets de Balme

La suite est fort sympathique. Lors du briefing, on nous avait prévenu que pour rejoindre le pont d’Arlevé et le GR 5 depuis les chalets de Balme, les traceurs avaient remis au goût du jour un ancien chemin oublié. Nous ne sommes pas déçus, de chemin il n’y en a plus, la végétation arbustive a repris sa place. C’est Koh-Lanta ! On suit les traces laissées par ceux qui sont passés avant nous, on écarte les branches, on en chevauche d’autres. On doit prend mille précautions à chaque pas pour na pas trébucher. Notre progression est lente, extrêmement lente. Heureusement, cette section est courte, 1km, 1,5 km tout au plus.

Nous rejoignons le GR5 au crépuscule et on fait une nouvelle pause pour prendre des forces avant la dernière montée, 900 mètres pour accéder au col de la Glière. Jean-Luc pensait avoir encore un paquet de riz, mauvaise pioche, il n’a qu’un sachet de mélanges de diverses noix et de raisins secs. De mon côté, plus grand-chose sinon quelques barres mais encore une compote ! On devra s’en contenter jusqu’à l’arrivée. Le début de la montée est simple, on suit le GR5 sur lequel on croise quelques randonneurs qui ont décidé de bivouaquer sur le bord du chemin. La nuit est tombée, je m’endors en marchant. J’ai beau lutter, pas moyen de continuer, il faut que je dorme. Une fois la doudoune enfilée, je m’allonge au bord du chemin dans l’herbe pour essayer de faire un petit plouf. Jean-Luc me laisse généreusement un quart d’heure et me surveille sans dormir. J’ai dû dormir un peu mais était-ce vraiment du sommeil ? Me suis-je réveillé seul, est-ce Jean-Luc qui m’a extirpé de mon coma ? Je suis dans le flou. Ce petit repos n’est pas suffisant, je me dope en prenant un cocktail « Guarana Shot » composé de caféine, de taurine et de vitamines, un truc que je traîne dans mon sac depuis des années sur ces longues équipées au cas où. Je crois avoir trouvé l’occasion !

Un petit somme pour Florent

Ce cocktail détonnant est efficace et je retrouve rapidement de la lucidité et c’est tant mieux car il va en falloir pour la suite. Bien vite, trop vite, on quitte le chemin bien marqué de grande randonnée pour partir à flanc sur la gauche en direction des lacs Cornu. Les premiers mètres sont marqués par une sente mais bien vite plus de sentier, seuls quelques cairns épars nous indiquent que nous sommes sur la bonne trace. Jean-Luc a les yeux rivés sur le GPS pour essayer de naviguer au mieux. Mais ici il n’y a pas vraiment de meilleure trace, il faut naviguer à vue et garder le cap. 5 ans plus tôt, le tracé de la PTL passait déjà par là mais en début de parcours, de jour et avec d’autres concurrents pour nous aider. Nous n’avions alors rencontré aucune difficulté à cheminer jusqu’aux lacs. Mais là, il fait nuit, nous sommes seuls et fatigués, ce n’est plus la même chanson. Alors Jean-Luc trace dans la nuit en suivant le GPS, seul recours possible. A ce jeu-là, on ne se débrouille finalement pas trop mal et on finit par trouver les lacs. On pense en avoir fini. Dans nos souvenirs, on contourne les lacs et ensuite on accède rapidement au col par un chemin sans trop de difficultés. Que nenni, le jeu de piste n’est pas fini. Le contournement est long, on doit éviter des falaises qui tombent direct dans le lac et nous barrent le passage alors on monte, on descend, à coup à gauche, un coup à droite, on est complètement déboussolé et on ne comprend pas trop où la trace nous mène. Surtout ne pas la perdre, ne pas dévier du fil d’Ariane au risque de s’égarer et encore de jardiner, de galérer.

Enfin le pied du col, on aperçoit de l’autre côté du lac 3 frontales. Probablement les « Stach Mous », une des seules équipes à avoir terminé au complet.

Un dernier effort et le col sera atteint. Encore une fois, nos espoirs sont vite douchés. Nos souvenirs sont erronés, car la montée au col s’avère pénible. L’itinéraire navigue sur un terrain miné de pierres et de blocs. Encore une fois, il faut chercher son chemin, zigzaguer, éviter, contourner, sauter, crapahuter. A force de jardiner, on finit par récolter et enfin dans la lumière de nos frontales, se dresse une pancarte, le col de la Glière est atteint. Nous avons dépassé les 27 000 mètres de dénivelé positif depuis le départ. Désormais plus que 10 kilomètres et 1500 mètres à descendre, il n’y a plus qu’à se laisser dégringoler. Mais il s’agit encore d’être prudent, il nous faut franchir encore quelques barres rocheuses sur un passage équipé.

Ensuite, un chemin pierreux mène vers le col du Fouet sous l’index de la Glière. Jean-Luc sent l’odeur de l’écurie et trace à l’avant. Je peine à le suivre, je souffre toujours de mes talons sur ce chemin cabossé. Je mets le clignotant, je lui demande une dernière pause afin de tenter de soulager ma peine en appliquant une nouvelle couche de strap sur mes talons. C’est à peine mieux et je devrais faire avec en serrant les dents. On a retrouvé des fanions de l’organisation et on les suit jusqu’au col. Cette fois c’est la descente finale sur Chamonix. Les fanions nous mènent sur une piste de ski mais nous ne sommes plus sur la trace. Dernier coup de fil à l’organisation qui nous confirme que nous sommes bien sur le bon itinéraire.

En contrebas de la piste, on aperçoit les lumières de la gare supérieure du téléphérique de la Flégére mais aussi le dernier ravitaillement du parcours de l’UTMB et puis sur notre gauche, des dizaines de frontales des concurrents de l’UTMB qui arrivent de la Tête au vent. Sur cette piste de ski pentue où les cuisses sont mises à l’épreuve, nous pestons une dernière fois contre l’organisation pour avoir tracé l’itinéraire sur ce terrain désagréable. Qu’à cela ne tienne, le but est proche et nous arrivons au ravitaillement de l’UTMB. Quel contraste avec ce que nous venons de traverser ! Les coureurs défilent ici ce qui rompt avec les moments de solitude que nous avons vécu tout au long de ce voyage. Sur notre demande appuyée, on obtient le droit de boire un soda, ce n’est normalement pas autorisé pour les voyageurs de la PTL ! Juste le temps d’avaler un verre ou deux et nous nous engageons dans le flux des coureurs. On ne s’en laisse pas compter, on suit leur rythme en essayant de trottiner, on suit des Anglais qui n’arrêtent pas de jacasser. Incapable de les distancer, on va finir par les laisser filer. Quel contraste décidément ! Sur ce sentier de randonnée et de surplus jalonné des fanions de l’UTMB, on file bon train, on double des coureurs de l’UTMB et bien vite, on aperçoit les lumières de Chamonix. Encore quelques kilomètres et voici le chalet de la Floria, quelques hectomètres supplémentaires et on sort du bois. Nous voici au bord de l’Arve où l’on retrouve l’avant garde, Antoine, Paul, Laurent qui nous attendent. Encore quelques centaines de mètres et on retrouve le reste de l’équipe qui nous attend sur le bord de la route en plein milieu de la nuit.

Les derniers mètres se font dans l’émotion des retrouvailles mais cette émotion est contrastée par un sentiment étrange de vide. Après 6 jours et 6 nuits de marche ininterrompue, le voyage va s’arrêter.

Il est 3H20 dimanche matin lorsque nous franchissons la ligne. Une étreinte avec Jean-Luc sur la ligne mais peu de mots, des remerciements mutuels pour être l’un pour l’autre un si bon compagnon de voyage. De la complicité non dite, pas d’engueulade malgré parfois quelques désaccords sur l’itinéraire ou sur nos errements de parcours.

Cette fois, c’est l’heure des embrassades, des étreintes avec Nathalie pour moi, avec Lise et ses enfants, Antoine, Paul et Marie-Cécile, pour Jean-Luc, des retrouvailles avec les amis, Laurent, Philippe, Catherine, Brigitte, Alain, Nicole et Pierrot. Merci les amis de cet accueil qui nous fait chaud au cœur. On retrouve aussi quelques bénévoles qui nous accueillent et Léon qui nous félicite d’être allé au bout. « Je n’ai jamais douté de vous » nous dit-il. Et nous, avons-nous douté ? Une seule fois pour moi lorsque nous avons dû laisser Laurent au bord du chemin.

Champagne !

Quelques chiffres

Pour cette PTL, nous aurons parcouru 304 kilomètres, monté et descendu 27 650 mètres, 4 fois l’Everest, en 139 heures et 40 minutes à la moyenne faramineuse de 2,17 km/h. Si on ramène cela en termes de kilomètres effort, cela représente 675 km soit une moyenne de 4,83 km/h, c’est plus flatteur. Nous aurons fait 4 bonnes « nuits » de 1h30 et 4 siestes chacune d’environ 15 minutes soit environ 7 heures de sommeil en 6 jours et 6 nuits et nous nous sommes arrêtés au total environ 25 heures. Cela ramène tout de suite la moyenne à 2,64 km/h ou 5,9 km/h en termes de km effort. Nous aurons réussi à prendre 10 repas complets, 3 gratuits proposés par l’organisation, 4 contre tickets et 3 que nous aurons payé. Nous avons complété ces festins par 5 autres pauses avec un en-cas plus légers sans compter les nombreuses compotes, biscuits, barres ou autres victuailles (cocktail apéro salés, plats préparés,…) que nous aurons mangé au bord du chemin. Finalement on n’a pas manqué et jamais eu faim.

Pour parler de nos concurrents, 47 équipes sur les 101 ayant pris le départ ont terminé l’épreuve et réussies le défi lancé par les organisateurs. La première équipe, AlpsXperience formée des frères Gabioud, a terminé l’épreuve en 100 h 47 devançant une équipe belge (2 pots célestes) qui aura mis 118 heures et une équipe française (Adeorun advanture) en 122 h 08. Ces équipes, nous ne les aurons jamais vus. Nous serons la 17éme équipe à franchir la ligne en 139 h14 minutes et 17 secondes précisément. Le team « Stach Mou » finira 1h20 derrière nous et nos amis espagnols (Natural DFN) 22 minutes après les moustachus. Les Vulcains sont un peu plus loin en 144 h 09, les toulousains (Ô Toulouse) passeront la ligne en 148 h 23. Les dernières équipes termineront le voyage le dimanche à 18 heures.

Les finishers en hommage au coureur Brésilien décédé.

Quelques réflexions

Cette épreuve, la PTL, est, comme les autres épreuves de longues distances auxquels on a participé, la SwissPeak, le Tor des Géants ou même plus récemment l’Ultra Race du Cervino Matterhorn, avant tout un beau voyage en montagne. J’utilise volontairement ce mot « voyage » car lors de notre première participation à la PTL, je n’avais pas compris ce qu’ils voulaient dire lorsque les bénévoles nous souhaitaient un beau voyage quand on repartait des ravitaillements. Maintenant que j’en ai effectué et terminé plus d’une dizaine, je comprends pleinement le sens du mot « voyage » sur ces épreuves d’ultra endurance.

Ces voyages sont donc avant tout un défi dont l’objectif principal est d’aller au bout de l’aventure dans les délais impartis sans esprit de concurrence avec les autres. On nous dira : « mais il est possible de faire les mêmes voyages sans se faire autant de mal, en les faisant en étapes avec des vraies pauses chaque jour, des vrais repas, des vraies nuits de sommeil. » Si je le concède, et d’ailleurs on le fait pour s’entraîner ou plus simplement pour le simple plaisir d’être en montagne, le fait de mettre un dossard ajoute un piment supplémentaire que l’on ne retrouve pas dans d’autres circonstances. Dans ces voyages avec dossard, on bénéficie d’une assistance plus ou moins grande, de ravitaillements, de nos petites affaires pour se changer à certains points du parcours que nous n’avons pas à porter, parfois d’assistance para-médicale, ce qui nous permet de voyager léger et d’aller plus loin, plus vite et de repousser un peu plus nos limites, de découvrir des ressources insoupçonnées.

La seconde expérience de ces voyages nous amène dans l’intemporalité. Sur ces épreuves de longue durée, on oublie petit à petit la notion du temps. On sort de l’actualité, on perd la notion du calendrier, on ne compte plus les heures, plus rien ne rythme nos journées si ce n’est la succession de la nuit et du jour. On perd nos repères d’homme soi-disant civilisé et on se retrouve seuls face à la nature. Peut-être revient-on un peu à ce que vivaient nos lointains ancêtres, à ce que nous sommes vraiment, des bêtes sauvages ?

Le troisième voyage est plus intérieur. Sur ces épreuves, tellement on va puiser loin dans nos ressources, tellement on repousse les limites du sommeil, tellement parfois on peut toucher le bas, que lorsque nous sommes sur des hauts, cela nous procure des émotions que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Et puis pour nous aider à oublier les douleurs et les tensions sur ces épreuves, notre corps secrète quantité d’endorphines qui nous enveloppent dans une sorte de bien-être profond. C’est une sorte de drogue naturelle que nous procure notre corps. Le plus étonnant, c’est que quelques jours après la fin de ces épreuves, les douleurs, les bobos, les moments de galère sont oubliés et reste juste la mémoire des instants de joie que l’on a vécu et une immense envie de s’y replonger.

Ces voyages sont aussi des moments de partage. Sur la PTL, surtout avec ses coéquipiers. Pour moi, Jean-Luc et Laurent bien sûr mais aussi avec les autres équipes, avec les bénévoles, les amis qui nous ont accompagnés. Un immense regret que Laurent n’ait pu nous accompagner cette fois-ci.

Un autre regret, de ne pas être arrivés à peine plus tôt, de jour, pour mieux profiter de l’arrivée. Aurions-nous pu le faire ? Combien d’heures aurions-nous pu gagner si nous ne nous étions pas autant égarés ? 3 ou 4 heures peut-être mais a priori pas suffisamment.

Prêt à repartir ?

Vidéo RUN ET SENS:

Vidéo ô TOULOUSE:

VIDEO La Froggies Family :

VIDEO les Vulcains :

VIDEO les p’tits Lu :

Total distance: 301995 m
Max elevation: 3072 m
Min elevation: 812 m
Total climbing: 30410 m
Download file: PTL2022.gpx

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